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09/03/2007

Le petit cheval

Il a forcément vu le panneau a l’entrée, mais il ne dit rien. "Beausejour, Maison de Retraite" .

Je sonne á la grille, j’annonce mon nom et la porte est ouverte par télécommande. Je lui donne le bras pour traverser le jardin, il y a un grand parterre rond devant l’entrée et des fleurs, c’est plutot joli, et la maison est ancienne, pierres claires et chaudes de Graves. La directrice est á la porte pour nous accueillir et nous conduire á la chambre. Grand sourire de bienvenue, on se croirait au Club Med. Pas tout á fait quand meme, plutót club de vacances des PTT, couloirs lino, tableaux naifs. Je parle á la directrice, je lui parle á lui. Je parle et ne dis rien, juste pour conjurer cette arrivée. Pour moi surtout. La directrice ouvre la porte de sa chambre, et nous laisse entrer, comme á l’hotel. On est dans l’ancienne maison de maitre, hauts plafonds á moulures, grandes fenetres donnant sur le parc, meubles de grand’méres, tout cela est un peu usé, passé. Pour moi, c’est plutot sympa, pas du tout hopital, pas meme collectivité, mais comment il va trouver cela lui? On s’assoit. Il souffle, il regarde. Il y a de grandes tapisseries sur les murs, avec des animaux.

Il va falloir que tout cela se mette en place dans sa tete. La maison de la fin.

Je retourne a la voiture chercher les valises, on me dit de bien fermer la grille, il y en a qui veulent partir, s’échapper je pense.

Je reviens avec les deux valises, je fais un détour pour voir les parties communes . Dans le couloir, il y a une vieille á moitié allongée sur un fauteuil, un bras ballant touchant par terre, elle a remonté sa jupe découvrant des jambes décharnées, marbrées. Il y a un petit vieux qui lui fait la leçon, qui lui dit de mieux se tenir et qui essaye de tirer la robe avec le bout de sa canne. Plus loin une chambre ouverte, odeur de merde. Apres, la salle de télé ou l’on a aligné les fauteuils roulants. Je passe la tete, et dis bonjour, certains sont de vrais cadavres a roulettes, de pauvres pantins maintenus assis par une ceinture qui les accroche au dossier du fauteuil, et que l’on a tourné vers la télé mais qui dorment la tete basculée en avant. Pourquoi la vieillesse est elle si laide? Ce ne sera pas pour moi, je me le suis déjá promis, je sais meme comment je ferai. Mais en attendant je vais laisser Papa dans cet endroit lá avec ces ombres de vie comme compagnons de tous les jours. Les copains de la fin.

Je reviens a la chambre, il est seul et calme. Je deballe deux ou trois trucs et puis je m’assieds. Il regarde les tapisseries du mur. Sur le mur de droite, c’est champetre, il y a des animaux domestiques, des vaches, des moutons, un paysan et son chien. Sur le mur au dessus du lit, des oiseaux colorés dans des grands feuillages exotiques naïfs, d’autres qui volent aussi. Et sur le mur de gauche, des animaux sauvages, un lion qui a l’air de sourire, un loup dans un paysage vert, cela rappelle le Douanier Rousseau.

medium_saint-francois.jpg

« C’est Frere Loup » dit Papa. Tiens c’est vrai il a raison il y a du Franciscain dans ces dessins, du paisible, on a envie de regarder les détails, de voir les correspondances de paysages entre les trois morceaux, comme les gravures d’un livre d’enfant faites pour etre commentées. Je m’engouffre dans cette ouverture inespérée, je répond sur un autre détail et on enchaine sur les observations. On a tous les deux lu la vie de Saint Francois d’Assise, de Julien Green je crois et d’autres livres encore sur le Saint, et on en a souvent parlé avec plaisir. On aime bien son histoire, la jeunesse dorée, l’épisode oú il se met tout nu, la portioncule, les pauvres, les animaux, tout cela nous revient. Dans la famille, c’est le saint des ainés, de pere en fils depuis quatre générations.

Mais pour moi, Saint François, c’est aussi un reve. On a semé autrefois dans ma tete d’enfant des graines d’anarchisme. Un curé du catéchisme en est le coupable, grand admirateur lui aussi de Saint-Francois d’Assise. Ces graines ont germé longtemps en un reve avec des racines bien profondes, reve d’un monde fait simplement d’amour, de beauté sauvage et de douce ironie a l’égard des forces de l’ordre terrestre. Et en contrepoint de ce reve il y avait aussi dans ma tete un grand tumulte: la révolte devant la misere, un malaise lancinant car elle est partout, une déchirure de bien vivre, une urgence qui devait empecher toujours tout repos, tout bien-etre. Et finalement de l’incompréhension car on me donnait des bons points simplement pour etre sage et bien faire mes études.

Et puis avec le temps, je n’ai plus cru en grand chose coté transcendance, je n’ai guere eu le courage d' aller rejoindre Mere Theresa et tout cela s’est dilué dans l’ordinaire de la vie. Il suffit d’éviter de se retrouver confronté au malheur trop proche, d’aller habiter a Neuilly pour ne pas voir la misere de tous les jours et de donner aux œuvres pour les malheurs de la télé. Un peu d’argent á la place de l’infini d’amour, je croyais que c’était réglé.

Mais la révolte était revenue justement ces derniers temps, comme une exigence qui s’imposait tout d’un coup dans ma vie: Papa avait besoin de moi, c’était trop évident pour transiger. J’avais meme tenté de ressortir ma petite auréole a moi, j’avais bati un plan, on allait se trouver une grande maison a la campagne, j’allais bosser a mi-temps et m’occuper de Papa, et d’autres encore, les gens qui auront envie de venir parce qu’ils sont trop vieux ou trop tristes. Une jolie maison pleine de vieux sourires et de sagesse, cela allait etre bien. Le soir oú j’ai pensé cela, j’avais comme un grand bonheur dans le cœur, tout s’éclairait, transfiguration dans la chambrette. Enfin choisir, enfin décider de sa vie, ne plus etre un mouton.

Le lendemain c’était moins clair, l’amour soi-disant infini s’était rétréci á force dans la boite étriquée de la réalité. Le raisonnable ordinaire avait repris le dessus en moi, accompagné de la peur de se lancer, d’imposer aux autres et á moi-meme trop de contraintes, de me tromper et de tout perdre. Alors je n’ai pas parlé de mon reve aux autres, non on a juste cherché une maison de retraite correcte, avec un grand parc cet une jolie chambre. Ce confort lá, c’était autant pour notre conscience a nous que pour son bien-etre, son bien disparaître plutot.

C’est pour cela que j’étais la aujourd’hui avec Papa. Et ce salopard de Saint qui se rappelle a mon souvenir aussitôt arrivé.

Papa pense aussi de son coté, et finalement il me dit : « ta Grand’Mere tu te rappelles, elle était allée aussi chez les Sœurs de Saint Francois d’Assise ». Ah bien sur, c’est cela qu’il a dans la tete, lui de son coté. Je n’avais pas pensé a cela, mais lui aussi il avait emmené sa mere dans une maison de retraite, et il repense á la fin de cette histoire lá: la mémoire qui part, les arrieres petits-enfants qu’on ne connaît plus, puis les morts qui reviennent comme s’ils n’étaient jamais partis, puis les enfants qui se mélangent et puis plus grand chose qui reste apres, juste du vital, de la bouffe et je passe le reste. C’est l’autre front d’attaque du saint. Il nous cerne avec ses paysages champetres et les souvenirs.

Je fuis la confrontation Franciscaine. Je propose d’aller visiter le parc. Papa veut d’abord aller pisser, cela dure longtemps, il traine avec le pantalon sur les pieds, puis il se lave les mains et cela n’en finit plus, il recommence sans cesse et puis il veut retourner pisser. J’abrege en raisonnant, il grommelle, c’est pour cela qu’il ne peut plus etre seul, les trucs de la vie courante qui prenaient tout la place dans la vie, les horaires qui se décalaient et le bordel que cela entrainait avec les autres. Il peut nous faire une conférence sur Julien Green mais il oublie de remonter son pantalon apres avoir pissé. Mais finalement cela tombe á point pour moi ce rappel de cette dépendance, comme si je pouvais prendre le Saint á témoin, et me rassurer de cette décision raisonnable.

Le reste de l'après-midi se passe tranquillement, nous prenons notre temps. Nous allons dans le parc, j’ai envie de voir les bords de ce monde tout restreint ou je l’enferme, on va tout au fond du parc. Personne ne doit jamais aller par lá, herbes folles. Il y a un champ de l’autre coté derriere la rangée d’arbres et on découvre un petit cheval qui broute de l’autre coté. Papa l’a appelé en faisant claquer sa langue et il a trouvé un sucre au fond de sa poche, qu’il gardait pour un chien. Le petit cheval a regardé d’abord, longtemps, et puis il s’est approché et Papa lui a présenté le sucre dans sa main bien grande ouverte, comme il nous disait de faire quand nous étions enfants. Il était content, il reviendra lá c’est sur.


Retour dans la grande maison, on se trompe de porte et on se trouve dans la Salle à Manger vide a cette heure. Une jolie infirmière passe par lá et nous propose des boissons. Regards un peu complices, je suis content. Papa et moi nous asseyons, comme en vacances de la Maison de Retraite. Il y a une radio sur Skyrock, celle des infirmières sans doute et qui passe du rap, assez fort. Comment dit on anachronique du lieu ? Analocos ? J'explique à Papa, le rap, les paroles, Marseille. Il n'y a pas de rejet, a peine de l’intérêt. Juste un peu de chaleur d’ etre la tous les deux, de prendre le temps des mots.

Le soir je suis reparti, en fermant bien la grille. et j’ai laissé Papa derriere la-bas, le regard perdu au milieu d’inconnus. Qui donc allait s’occuper de lui ce soir lá et comment allait etre cette nuit seul dans cette nouvelle chambre? Mais á la fin, je suis bien parti, et sans me retourner. Je n ’avais meme pas envie de crier, j étais juste soulagé de la mission accomplie. Cela avait été une journée plutot tranquille dans la maison de la fin, avec aussi le sourire de cette infirmiere qui me donnait envie de revenir.

Sur que moi aussi je finirai lá, dans une maison de la fin, attiré par leurs sourires pourquoi aurais je le courage de faire autrement á ce moment lá. Le temps est une traitrise qui dissout reves et revoltes.

 

17/02/2007

Gling-Glo

"Awel zo" , a dit mon père en arrivant à l'ile Renotte cet après-midi. "Il y a du vent".   Cela faisait sans doute un an qu'il n'avait pas dit un mot de Breton, depuis l'hiver passé à Bordeaux dans la maison de retraite, loin d'ici. Cela me fait du chaud. Nous ne savons  ni l'un ni  l'autre nous dire les sentiments. Mais là, il a trouvé juste les mots qu'il fallait pour dire qu'il est content, et je le prends comme un merci.

medium_CRW_8129.jpgL'ile Renotte, une presqu'île en fait. Je me baigne, mon père assis sur une pierre, au bord de la plage. Des enfants jouent dans le sable, il y a des rochers énormes de granit  en amas compliqués, qui vont jusque dans la mer, et les 7 îles au loin. Odeurs de varech. Derrière nous des pins tout décoiffés par le vent d'ouest, le tronc comme un arc-tirant sur le vide, et des champs qui tombent presque dans la mer, blés et écumes. Devant moi une silhouette sur un rocher se découpant sur le ciel. Des cris d'enfants, des cris de goelands, étouffés par l'air tout ouaté, atmosphère retrouvée de la Bretagne de mes souvenirs, de mon enfance.

Je me sèche et nous marchons un peu. Il y a une ferme sur l'île Renotte, des champs petits et bordés de haies, quelques chemins creux, débouchant soudain sur la mer,  la vraie Bretagne. Nous parlons un peu, des maisons, des paysages et des bateaux. C'est la vraie vie des vacances d'avant, petite conversation futile sur le monde qui nous entoure et que l'on aime bien. Mais mon père se fatigue à marcher, nous retournons à la voiture et rentrons à la maison.

Après le diner, je sors son pyjama, j'ouvre son lit et je dépose dessus une couche pour la nuit, du modèle adulte, et très absorbant comme ils nous ont dit à la maison de retraite. Je fais cela l'air de rien, quelque chose de normal, pour dédramatiser cette affaire.

Mais lorsque vers minuit je redescend voir,  je trouve Papa encore debout, les fesses a l'air, juste sa veste de pyjama enfilée. Il est tout perdu, sans doute en train de passer depuis une heure du cabinet de toilette, aux WC et à sa chambre, sans réussir à faire les gestes simples du coucher. Je suis gêné, mais je lui dis calmement qu'il faut mettre la couche et le pantalon de pyjama et puis aller se coucher, qu'il est tard. Il râle un peu, comme d'habitude, l'air de dire que je dois me mêler de mes affaires, mais dans son regard je vois de l'inquiet, du perdu . Alors je lui dis que je vais l'aider à mettre la couche, et je trouve les gestes qu'il faut. Et c'est fini, il va se coucher, le calme de la nuit.

Pas dans ma tête. Je repense à son corps, à ses jambes maigres, à son sexe sans pudeur, et à ses fesses frippés. On ne connait pas le corps de son père. Je vois aussi son regard perdu et j'ai envie de hurler. 

Je me mets en boule dans mon lit.

Je me souviens alors d'un mot. Quand j'étais petit, et que je prenais un bain, Papa appelait mon petit sexe,  le gling-glo.  Et je me calme.

Demain, et juste encore pendant quelques jours de vacances,  je serai encore avec Papa, simplement, comme d’habitude aimerais-je dire.  Le corps s'en va, l'esprit s'en va, j'aimerais les retenir doucement,  contre le vent du temps. Awel zo.