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22/03/2009

Infini

Vous souvenez-vous lorsqu’enfant vous avez découvert l’infini?

 

C’était peut-être par l’infini des nombres: les 10 chiffres, que l’on combine et cette multiplication par dix á chaque fois que l’on rajoute un chiffre devant, puis le million, et les millions de millions de millions, et tout d’un coup l’idée de quelque chose qui ne s’arrête pas, que l’on peut toujours aller au-dela.

 

Sans doute était-ce plutôt par les infinis du temps ou de l’espace,  “et qu’est-ce qu’il y avait avant? et avant? et encore avant?”, ou en regardant les étoiles, sans savoir encore que c’est presque le même infini, “et qu’est-ce  qu’il y a plus loin? et plus loin? et plus loin encore?”.

 

Ou alors plus pratique, en un jeu oú l’on s’enfermait entre les 3 miroirs de Maman, et oú en les faisant pivoter comme il fallait on obtenait une perspective infinie de miroirs, et une infini de soi-mêmes tout bien rangés.

 

Vertige, frisson de transcendance, peur peut-être ou plaisir d‘ une découverte fascinante.

 

Peur de l’infini, oui pour autant que je me rappelle, elle n’était pas loin: vous souvenez vous de Mickey se trouvant débordé par les eaux et combattant une armée infinie de balais dans l’Apprenti Sorcier d' apres un poeme de Goethe et sur la musique de Paul Dukas; j’en frémis encore si je me laisse aller… Et puis toujours dans Disney, la chute d’Alice dans un puits d’ infini, une séquence qui n’en finit pas, peur de ne jamais remonter, de ne jamais retrouver Maman, la maison…

 

Il y a vite un lien qui se crée avec le fini, ce qui s’arrête définitivement et que l’on ne pourra pas racheter au magasin: Grand’Mère est morte elle ne reviendra jamais. Vertige de nouveau: nous sommes donc finis, nous,  dans un monde infini, vraie peur qui nous nous accompagne toute notre vie.  Peur que l’on essaye de vite contrôler dans notre éducation occidentale par le salut de la religion, qui ne lésine par les infinis. Dieu est de tout temps et de tous lieux, il est infiniment puissant, infiniment bon, nous irons dans un paradis infiniment beau ou nous vivrons éternellement, etc.,  il faut bien cela pour affronter l’idée de mort, le seuil du fini et de l’infini, le plongeon dans le puits d’Alice, le rêve de Mickey.

 

D’autres que les clercs qui se sont appropriés l’infini, ce sont les mathématiciens: les suites et les séries de nombres, les limites de courbes, les asymptotes, et les intégrales, les infiment grands et les infiniment petits, les +∞ et les -∞, les 0+ et les 0-, les belles fractales, il y a dans la mathématique un grand plaisir á jouer avec les infinis. On y découvre même qu’il y a des infinis plus grands que d’autres: les nombres entiers,  les nombres entiers relatifs et les rationnels (tous les quotients de nombres entiers par exemple) font partie du même infini, nommé Aleph 0. Etonnant en fait de penser qu’il n’y a pas plus de rationnels que de nombres entiers! Mais si je m’en souviens bien, les irrationnels en nombre infini nommé Aleph1 , et plus encore les transcendants en infini Aleph 2 sont bien plus nombreux. Il est rigolo de voir utiliser le signe Aleph venant de l’Hébreux et un  vocabulaire qui emprunte de plus en plus au religieux, irrationnel, transcendants,  pour parler de tout cela …).  Vertige encore, mais comme pour la religion, le fait d’en parler, de comprendre un peu comment cela marche permet de transformer la peur de l’infini en plaisir, en beauté.

 

Mais dans la vraie vie, que voyons nous d’infini? Pas grand chose en fait. La mondialisation et le village global, la télévision et Google Earth nous rappellent au contraire sans arrêt les limites de notre monde. Il y a un siecle, lorsqu’un jeune garçon regardait la mer, il pouvait rêver d’un infini de voyages et de découvertes et choisir une vie de marin pour  prolonger les rêves de l’enfance. Plus vraiment aujourd’hui, il suffit d’un coup de charter pour voir l’autre côté et connaître ses limites aussi.

 

Même la physique est plus étriquée que la mathématique: il y a eu un Big Bang et il n’y avait rien avant, il y aura un Big Crunch et pas grand chose après, l’espace est courbe et donc il n’y aurait  pas d’infini de distance, et dans l’infini petit il n’y aurait rien au-dessous des quarcks,  tout charmants qu’ils soient. Terminé l’Infini?

 

Peut-être pas, moi tout seul en tant qu’être, je peux faire le choix de l’infini, pour Dieu si j’y crois ou  pour moi-même pour donner un sens a ma vie. Et choisir des “toujours”et des “jamais” dans ce que je fais et dans ce que je ferai. Il a vertige bien sûr a choisir cela, mais aussi une grande paix. Le plus bel infini est peut-etre au fond de nous-mêmes. A jamais.

12/02/2007

Petit Louis

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Christine appelle. C'est l'heure d'aller se promener. Anne-Marie et moi, on serait bien restés à jouer dans la cabane, mais aujourd'hui on va faire le tour de Chateaulin, et c'est la promenade qu'on préfère . On sort sur la place, Christine a le panier du gouter. Pendant que Grand'Mère ferme la porte à clé, j'ai couru sous le gros arbre de la place, celui qui a son tronc tout déchiré avec un grand trou. J'ai peur d'y mettre la main, l'écorce est toute torturée autour. Soudain un bruit derrière moi, je me retourne, c'est Petit Louis, allongé sur le banc et qui grogne. Je cours à côté de Grand'Mère, et je prends un air de regarder la vitrine du droguiste. Mais j'ai bien vu son visage tout rouge et plein de poils raides, noirs et blancs. Il avait son manteau noir très épais et des grosses chaussures qui montent, et une bouteille de vin par terre à coté du banc.

 

On part vers Chateaulin et c'est loin, il faut sortir du bourg d'abord et il y a encore des voitures. A Tachentouz, il y a une vieille maison, le cabaret chuchote Grand'Mère et on passe vite. On prend la petite route de Chateaulin qui tourne et il n'y a plus de voiture.

On part dans un champ d'herbe, on fait attention aux grosses bouses marrons et grises, et on s'assied sous un arbre, pour le gouter.

Je demande où il dort la nuit, Petit-Louis. Christine répond que c'est un bon à rien et qu'il n'a pas de maison. Mais où il dort alors, je demande. Christine monte un peu le ton, il n'a qu'à travailler et il aura une maison, ce fainéant. Grand'Mère ne dit rien.

Quand on rentre on est fatigués. Christine prépare la soupe puis rentre dans sa petite maison, au bout du jardin. Le soir elle ne dîne pas avec nous. Christine, elle n'a jamais eu de mari, ni d'enfants. C'est peut-être pour cela qu'elle est si gentille et si douce toujours avec nous. Elle est presque aussi vieille que Grand'Mère et elle a travaillé dur. Mais elle n' a pas beaucoup de sous. Elle est toujours habillée pareil avec une blouse grise, et elle a des bas épais tout noirs avec une grosse couture derrière. Un jour je lui ai demandé pourquoi elle n'avait pas de jolie bas clairs comme Maman où on voit la jambe à travers, elle a dit qu'elle était vieille et quelle avait des varices et que ce n'était pas pour elle, ces bas chers et fragiles.

***

Papa et Maman sont arrivés hier et ils vont rester 2 semaines. On va aller à la plage en voiture et on aura moins le temps de faire des cabanes. Et puis les repas sont plus longs, on les prend dans la salle à manger, où les chaises en cané font mal et je ressors avec le dessin du cané imprimé derrière les cuisses.

Ce matin, la toilette a été plus longue car Maman a bien regardé, et puis j'ai changé de culotte. Ensuite on est parti avec Papa chez le boulanger. Il connaît plein de monde dans la rue et c'est très long. Chez le boulanger on a pris une baguette parce que Maman est là, et aussi un gros pain comme d'habitude. On est revenu par la place et on est passé à côté du banc. Petit Louis y était encore, assis cette fois-ci. Et Papa lui a dit "Bonjour Petit Louis". Et l'autre a répondu "Bonjour François". Papa m'a alors dit de rentrer à la maison, et lui il est resté là. Moi, je suis rentré et je les ai regardés ensuite par la fenêtre et j'ai crié à Christine, "Papa, il parle avec Petit Louis". Christine a semblé en colère et a dit qu'il ferait mieux de ne pas causer à ce fainéant. Et moi je n'en revenais pas de voir Papa, l'ingénieur bien habillé, parler avec le clochard de la place, tout sale et qu'ils aient des choses à se dire car cela durait.

Quand il est rentré j'ai demandé à Papa comment il connaissait Petit Louis, Christine grommelait toujours et Grand'Mère écoutait sans rien dire, et Papa n'a pas répondu.

Le soir Papa est venu dans ma chambre, et m'a dit qu'il connaissait Petit Louis depuis longtemps, qu'il n'avait pas toujours été un clochard, et que c'était le frère de Christine mais qu'elle ne lui parlait plus depuis qu'il avait arrêté de travailler.

Ce soir là, avant de m'endormir je suis allé regarder Anne-Marie qui dormait dans son lit.

***

Cette année il n'y avait plus personne sur le banc, Petit Louis est mort cet hiver. Grand'Mère m'a dit que sa tombe avait couté cher à Christine. Je suis allé voir l'arbre tout torturé sur la place à côté du banc, j'ai mis ma main dans le trou, c'était tout sec.