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15/12/2007

Fugue Marine

L'autre jour j'étais à Cassis sur la jetée du port et j'ai observé une curieuse régate. 4 bateaux aussi différents les uns des autres que l'on puisse imaginer. Ils ont viré ensemble la balise de sortie du port.  

 Le premier était une barcasse de pêcheurs, de gros types, barbus presque tous, costauds et  pas le genre très fin. Ils naviguaient droit dans la houle, insensibles aux paquets mer qui leur arrivaient dans la figure. Pom, pom, pom, pom, pom, pom, pom, pom, pom, ronronnait le gros moteur 2 temps de la barcasse. Cap à l'ouest, tout droit, raide à la mer.  

 Le deuxième naviguait aussi au moteur, mais il était du genre civilisé, une jolie vedette de plaisance. Equipage de mecs aussi, quelques barbus également mais de style plus  intello. Ils composaient avec la houle, faisaient des fioritures, montaient de biais, regardaient la vue d'en haut et hop se mettaient dans la déferlante pour surfer la descente. 2 beaux moteurs 4 temps à l'arrière. Joli bruit qui passait par des aigus en montant sur la crête, ne va t'il pas s'emballer, et repassait par  les graves dans le surf. Cap à l'ouest aussi, mais route en festons.  

Le troisième était une  jolie goelette tout en bois verni, bien équilibrée. De grandes et belles filles formaient l'équipage, et cela s'activait ferme à la manoeuvre. Elles tiraient des bords avec technique et rigueur, sans trop d'inspiration peut-être, mais elles passaient dans la houle avec finesse. Le navire était tout en voiles blanches qui vibraient au vent en un joli trémollo. Cap à l'ouest, route de bords.  

Mais tous étaient éclipsés par le grand sloop acéré comme une épée. Il brodait autour des autre une route compliquée, sortait un grand spi coloré et ressemblait alors à un papillon puis serrait toutes voiles et remontait au plus près dans un sifflement de vent. De beaux brins de filles aussi à la barre, un peu moins grandes peut-être. Et d'humeur variable,  tantôt  tendres amoureuses,  tantôt femmes fatales. Cap à l'ouest, mais par une route toute en apparence, 3 fois plus longues que celles des autres.  

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Malgré ces jauges si différentes et  les allures contrastés, tous les 4 ont viré ensemble au loin le grand phare, je les ai vus à la jumelle,  puis sont revenus en mêlant de nouveau leurs routes. Ils sont arrivés ensembles à  la bouée d'entrée du port. Euh, presqu'ensemble car j'ai entrevu  l'amirale de la flotte qui semblait trouver  à redire à la  manoeuvre, mais pour moi c'était une belle harmonie de... Sillages.

 

Texte écrit pour la gazette de la chorale  Sillages d'Aix-en-Provence.

10/06/2007

Chasseur d' Infini

Je suis allé trainer hier dans un café, j’étais seul et un peu mélancolique du temps gris. Il y avait á la table d’a coté un grand type costaud, la soixantaine, barbe blanche de vieux sage, qui observait la salle et qui visiblement s’ennuyait. Il avait déja bien bu et a voulu me payer á boire. J’ai accepté un verre et je l’ai écouté. Alors ses yeux se sont mis á briller un peu, comme si de raconter son histoire excitait tout son etre et le replongeait dans un passé de passion.

Je suis un chasseur d’Infini m’a t’il dit.

L’ Infini peuple notre monde mais il ne nous est accessible que par instants. Il faut traquer l’Infini, le provoquer meme et cette chasse procure un grand plaisir. En fait ces Instants d’Infini arrachés au quotidien sont ce qui me fait encore vivre. Ils sont comme une grande vague d’humanité et de beauté qui m’emporte, un vertige qui part du plus profond de moi et me place au cœur du Monde en transcendant le temps, les hommes et les lieux. Cela me procure une joie immense, une émotion qui me donne du chaud à travers le corps, ou me laisse frissonant de plaisir.

Au début je faisais vite passer ces moments là car il m'était difficile de me laisser aller, de sentir couler de grosses larmes sur mon visage de grand mec baraqué. Et puis j’ai accepté une fois ou deux, pour voir, dans la solitude du soir de me laisser prendre. J’ai découvert ainsi que cela pouvait me conduire á ce flash qui me laissait dans la plénitude, bien á ma place dans le monde et dans ma peau, et j'ai décidé un jour de profiter de ces instants d'infini, d'en jouir comme de l'amour physique, et d'être prêt en tout lieu à les attraper au vol.

J’ai meme appris á repérer ce qui peut me faire partir vers l’infini.

Il a fallu d'abord éliminer les faux. Les instants que l'on veut nous faire croire d'infini mais qui ne sont que de vulgaires mises en scène. Il y a tous ces moments de film où pleurent les filles, quand la musique devient trop forte, les images trop lentes, les émotions trop visibles. C'est télécommandé et les ficelles sont grosses. En fait le cinéma est presque à éliminer en totalité; de peur de se tromper, je n’ai gardé dans ce registre qu'un ou 2 Visconti, Fellini et "8 et demi".

Dans la même veine, il faut rejeter aussi tous ces spectacles de masse conçus pour faire battre les coeurs: les quatorze juillet ou les célébrations d'ouverture des Jeux Olympiques. Non l'instant d'infini n'est pas dans le triomphal manipulateur, il est confidentiel, car les foules ne sont jamais loin de l'infini de bêtise, voire de l'infini d'horreur. Les instants d'infini sont plutot perso, tout seul avec son être, comme ceux que raconte Proust dans la Recherche. Proust fut un des plus grands chasseurs d'infini. Je me delecte de ces moments où la tête tourne à cause d'une impression de dèjà vécu, où l'on est au bord du rêve d'un autre monde enfoui tout au fond de nous, monde de l'enfance ou peut-etre d’encore avant, nostalgie d'un paradis perdu.

Il y a l'art et les livres et qui offrent quelques moyens pour créer ces moments là, dans une chambre ou un musée et sans rien sniffer. Dans les livres, certaines pages de la Recherche justement si je me mets dans les conditions requises de calme et de temps sont propres à me faire tripper. Ou un beau récit simple et court, où l'on voit un morceau de l'âme humaine, où le monde devient limpide. Quelques pages de la Trilogie de Pan de Giono, quelques poèmes de Beaudelaire lus à haute voix. En fait chacun devrait corner les pages des livres qui pourront peut-être de nouveau provoquer l'ivresse.

Et les Stabat Mater, les Messes ou Requiem, les voix humaines peuvent être infinies.

Dans les musées ce sont les portraits de Rembrant, le regard noir et lointain, tout l'infini de la vie et de la mort présent qui sont les plus efficaces pour partir. Et les scultures d'angoisse de Giacommetti ou Zadkine, les tableaux surréalistes de Magritte ou de Delaunay. Les surréalistes sont de grands chasseurs d'infini, qui naviguent aux frontières de la raison, aux bords du Monde, là où les navires risquent de basculer dans l'infini du vide. Délectation.

Même genre de tableau de chasse possible avec l'absurde des mots, avec certains sketches de Devos, avec l’Oulipo et les auto-références, Et plus surement encore la chasse peut etre bonne dans les discussions avec les fous qui savent laisser la place à l'autre monde, l'autre vérité toujours là derrière la raison.

Exceptionnellement quelques très beaux problèmes de maths, limpides dans leur formulation, limpides dans leur solution inattendue sont infinis. Il sortit de sa poche un petit dessin que j’ai reproduit ci-dessous et dont il ne m’a pas donné la solution.

Mais son œil s’assombrit.

En fait j’arrive de moins en moins á tripper sur l’infini, poursuivit-il. J’erre souvent dans les rues en le cherchant, je compulse les bibliotheques et parcours les musées mais il y a comme un ressort de cassé. J’ai l’impression d’avoir tellement vu de chose dans ma vie que tout reste maintenant grisatre. Je fais probablement de l'accoutumance a l' infini, je ne vois plus que de l’étriqué partout.

Il se tut. Et moi qui n’avais presque rien dit jusqu’ici, je parlai.

Je me demande si je n’ai pas vécu un tel instant d’infini hier, je lui ai dit. Je ne l’avais pas vraiment noté, et certainement pas repéré comme un instant d’infini, mais cela y ressemble maintenant que j’y pense.

Hier soir, le jeudi, c’est le jour de ma chorale. 2 heures de Mozart, après une journée de travail, c'est comme un plongeon dans la mer. Il faut nager très fort. La fugue est rapide, il y a 4 voix, qui s'enchainent, se répondent, qui presque insensiblement changent d'harmonie, avec quelques dièses et bécarres bien cachés.

Une chorale, c'est un petit bout de monde des hommes et des femmes bien sûr, des jeunes et des retraités, des intellos et des physiques, des riches et des pauvres. Et c'est bien ainsi car c'est de cette variété, et du travail ensemble que naissent harmonie et beauté.

Une maman vient avec son petit garçon trisomique. Bien sûr il ne chante pas, mais il est sage d’habitude. Au "Rex Tremendae" du Requiem il y a un accord lancé très fort comme attaque, puis deux temps de silence pour faire la mesure. Tension extrême. Ce petit garçon n'a pas pu s'empêcher de chanter, là au milieu du silence. C'était la vraie vie qui arrivait lá, au milieu de Mozart trop parfait. J’ai senti un frisson dans mes épaules, et puis c’est tres vite passé, on était tous, tout au soucis de recommencer, sans trop montrer á sa maman que ce petit garçon nous avait génés.

Le vieux sage m’a regardé. Eh bien oui, c’en était un, un du genre des plus beaux, ceux de la vie de tous les jours. Vous pouvez remercier ce petit garçon de l’avoir provoqué.

Nos yeux brillaient á tous les 2. Je n’ai pas accepté un deuxieme verre mais suis parti. Il y avait comme un souffle frais dans le soir.