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25/06/2007

La Pieuvre

Une pieuvre s'est installée entre nous. Ses tentacules enserrent Claire et les mots ne passent presque plus. Elle l’emmène dans un gouffre d'angoisse, de souffrance solitaire. Chaque jour Claire s’éloigne un peu plus dans des profondeurs sombres et qui m’échappent et je sais que sa douleur augmente aussi chaque jour. Aujourd'hui elle a un regard fixe, loin tourné vers autre chose, la mort entre autres, comme une issue, espérée mais pas recherchée d'une manière active, pas même simulée. Sans doute par un interdit religieux, le suicide n'est pas envisageable, voilà au moins un soucis que je n'ai pas. Mais son désespoir n'en est sans doute que plus grand, même cette porte-la est fermée.

 

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Je peux apporter un peu de rémission, la dégager quelques temps de l'étreinte des tentacules, la prendre dans mes bras, répéter doucement que je suis là, que je vais l'aider, que je ne vais pas l'abandonner. Inutile d'enchaîner sur les raisonnements ou explications du processus de la maladie cent fois répétés déjà. Ces mots là ne passent plus, on en est à la transfusion d'un peu de vie, plus à l'échange raisonné. Je lui «fais l'oeuf»: c'est un calin sur un lit ou un canapé où Claire se met en position foetale et où je la couvre de tout mon corps, mon ventre contre son dos, mes jambes enserrant son bassin et ses cuisses. J'imprime un petit mouvement de balancement et je ronronne. Je la sens mieux. J'aimerais rester ainsi en fusion avec elle jusqu'à ce qu'elle guérisse.

Je reve de l'emmener dans un de ces endroits où nous avons passé des moments que nous évoquions de temps en temps, souvenirs communs d'instants hors du temps, de ces endroits dont nous nous sommes dits, on va acheter là une petite maison et on ne va plus jamais en partir: un refuge au fond d'une vallée de montagne, une auberge de campagne dans les collines dy pays basque, une maison de pêcheur sur une île. Etre en ce lieu avec Claire, tout le temps avec elle pour combattre la pieuvre, couper chaque tentacule inlassablement dés qu'il repousse. Par nos corps rapprochés, rapprocher nos esprits, lui insuffler un peu de courage, un peu de raison. Retrouver nos mots, nos délires verbaux, les coqs à l'âne, les discussions intellos, retrouver ce monde commun construit par les années de vie ensemble, reparler des voyages et des endroits découverts á deux, se rappeler les maisons choisies ensemble, aménagées, habitées et puis laissées pour aller ailleurs, reparler les langues que nous avons apprises ensemble, rire.

Je sais que cela n'est pas possible, ce refuge, ce village, cette île ne seraient plus rien pour elle, qu’un trou plein d’inquiétude, la descente continuerait inexorable et m'entraînerait moi aussi. Je ne peux pas non plus rester tout le temps auprès de Claire, il faut un peu d'intendance, j'ai besoin d'aller travailler, de respirer aussi.

Ce matin je l'emmène à l'hopital. Nous ne pouvons faire face seuls à la journée d'aujourd'hui et je n'ai pas réussi à contacter son psy, pour cause de vacances. Claire m'est reconnaissante de réagir vite ce matin, sans discuter, sans essayer de prolonger de quelques heures cette souffrance, sans essayer de la convaincre qu'elle peut tenir pendant ma journée de travail. Elle est soulagée de s’abandonner entre des mains externes, ne plus lutter seule. Elle voit une psy. J'ai à peine mon mot à dire. J'espérais de bonnes doses de médicaments et un retour à la maison, mais non, on lui donne une chambre, je n'avais pas compris que l'on en était déjà à ce stade lá.

Je m’en sens frustré et j'ai l'impression que la psy me prend pour un con, mais en fait elle a raison, Claire veut une présence tout le jour á coté d’elle, pour combattre l’angoisse, pouvoir crier n’importe quand que ce n’est plus supportable. Je retourne à la maison et rapporte quelques affaires de toilette, je l'abandonne. Elle s'abandonne. Elle reste dans une chambre blanche.

Je marche un peu pour respirer. La rue est de corons, de ces corons de briques de chez nous. Les couleurs sont uniformes, monotones, l’air et gris et lourd. Les maisons se différencient par la couleur de leur porte, mais cette espace étriqué de liberté ne fait qu’ajouter au ridicule de cette rue. Je flotte dans la vie, il y a trop de moi, et pas assez du reste. Une femme passe avec son panier des courses, je ne vois pas ses yeux, elle non plus n’est rien qu’une ombre. Je suis seul, mais je respire. J’ai laissé le petit poisson doré chez les fous.

24/06/2007

La Pieuvre (2)

La clinique a un mur, un poste de garde et une dame qui veille, il faut montrer patte blanche pour entrer et sortir. J’ai salué poliment.

J’ai retrouvé Claire dans sa petite chambre blanche. Ses affaires sont rangées, tout est en ordre, c’est monacal. Elle est allongée sur son lit et n’a pas de perf. Je fais un peu de bruit et elle me sourit. Je lui raconte le dehors.

Claire n’a pas meme voulu aller dans le jardin , son monde n’est que sa chambre. Ses pensées elles aussi toutes endormies par des anxiolitiques doivent etre rangées dans un coin de la tete, pour éviter la pieuvre qui guette pas loin. Moi je suis allé allé visiter  dés ce premier jour. Faire le tour de la cour et du jardin pour connaître ce lieu, et cette limite de l’enfermement qui me trouble. J’ai marché aussi par les couloirs, les salles de jeu, les fumoirs et j’ai trouvé le bar. Il y a un peu de monde et on se regarde. Forcément chacun se demande qui est malade et qui est visiteur. Il y a bien sur les vrais fous pour lesquels c’est clair : des regards noirs et inquiets, des tics, une voix trop forte ou trop monotone ne laissent pas de doute. Mais je m’aperçois vite qu’il y a aussi des malades comme vous et moi, au milieu de tout ce cirque. On enferme les déprimés et les fous dans les memes endroits, je ne sais pas pourquoi

Apres deux ou trois visites, j’ai sympathisé avec quelques patients, plutot les « vrais » fous. Ils me prennent pour un médecin á cause de ma cravate, et ils sont de ce fait tres respectueux. Gentils pour la plupart, gentillesse forcée á coup de médicament peut-etre. Les conversations sont dures, beaucoup ont des difficultés á parler, et meme quand on comprend les mots, souvent on ne comprend pas le sens. Mais ils sont reconnaissants que l’on fasse attention á eux, que l’on prenne le temps d’un semblant de conversation, comme dans la vraie vie.

Claire fait de la peinture le mardi á l’ergothérapie et de la poterie aussi un autre jour. Il y a déjá plein de ses œuvres sur la table de sa chambre, que je regarde et commente lors de mes visites. Mais elle ne dit pas grand chose en fait, alors quand je n’ai plus d’histoires á lui raconter, je lui fais l’œuf sur son lit en espérant que l’infirmiere ne viendra pas déranger cette intimité. La pieuvre n’a plus l’ air d’etre lá, juste la peur du dehors, l’envie de ne plus vivre qu’ici. Il y a ce mur blanc qu’elle regarde sans cesse, lá en face du lit. Il y a du grumeleux de platre qu’on a envie de toucher du bout des doigts, de gratter doucement avec l’ongle de l’index. On parle de ce mur, il y a des taches grises claires qui dessinent des formes sur le blanc. C’est comme le mur de la ferme, au matin clair des étés de vacances, quand la maison était encore calme et que l’on restait couchés.

Elle ne veut pas regarder par la fenetre le vide de la cour. Ni voir les autres. Elle ne veut pas penser á la maison, non juste ce mur, et attendre de redormir.

23/06/2007

La Pieuvre (3)

J’ai pris l’habitude d’aller au restau deux fois par semaine, tout seul avec moi-meme.
Le restau tout seul, c'est pas si mal, cela oblige á regarder: meme en prenant un journal on voit. Je repense au mur de Claire car ici ils ont mis des murs blancs laqués. Il y a trop de lisse, trop de blanc uniforme dans ces murs, et méme trop d’images qui se réflechissent au-dela du blanc. Ce n’est plus un mur, á fermer la piece, c’est un décor. La norme des designers aujourd’hui semble étre de chasser les taches, les reliefs et les fissures du temps du vrai mur derriere. On nous cache la vraie maison et on cherche á nous faire habiter dans des cubes mathématiques.

Bien sur, le designer a mis un tableau au milieu du mur, plein de couleurs et de formes qui tournent. Mais ce tableau c’est comme les portes des corons de l’autre jour, c’est un gadget sur l’absurde. J’ai presque envie d’aller dormir á l’hopital avec Claire, et de voir le mur porteur.

Je regarde aussi les clients. Je décide de les ranger en deux catégories. Il y a les acteurs de la piece de théatre que l’on joue dans ce cube scene. Deux couples qui dinent ensemble, ces dames se sont habillées pour le soir et l’une d’elle laisse entrevoir le début du creux entre les seins. Ces messieurs font les beaux et menent la conservation avec une belle assurance, ridicule.

L’autre catégorie est faite des gens perdus. Des figurants qui jouent mal. Un homme seul qui curieusement maintient une position toute bizarre sur sa chaise avec une jambe qui part en arriere par dessous la chaise. Et il reste toute la soirée comme coincé sur sa chaise, on a du apprendre á son corps dans l’enfance á se contraindre, á ne pas bouger á table, á respecter la conversation des adultes pour atteindre un tel stoïcisme. Et puis il y a aussi un couple dissymétrique : un tranquille mépris de lui pour elle, des remarques qui ont l’air seches et méchantes, et une imploration silencieuse d’elle á lui. En fait ces deux-la sont peut-etre plus honnetes dans leur role de couple sado-maso que les deux couples acteurs.

L’absurde me saute á la gorge. Ces gens du restau sont tous coincés dans leur corps, leur role ou leurs pathologies, c’est ici qu’il est le cirque, pas lá-bas.

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Petit á petit j’ai réussi á entrainer Claire vers le parc, et nous nous promenons sous les arbres, presque comme si l’on était en dehors de la clinique. Elle écoute les nouvelles du dehors que je lui donne, mais ne pose guere de questions. Aujourd’hui, on a assisté á un drole de pique-nique, sous les arbres. Il y avait un vieux monsieur, un Marocain pensionnaire ici, et son fils sans doute, tous les deux assis dans l’herbe pres du grillage. De l’autre coté du grillage il y avait une dame en foulard avec un bébé, et un petit garçon. C’était sans doute les petits enfants qui n’avaient pas le droit de rentrer. Je me suis dit que pour des musulmans, le jardin, l ’herbe et l’ombre fraiche des arbres, cela devrait évoquer le paradis terrestre, mais que le reglement de l’ hopital transformait cela en purgatoire avec des mailles de fer pour empecher d’embrasser, de prendre dans ses bras ceux qu’on aime.

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Claire m’a présenté á Murielle. C’est une jeune fille á l’air réveur, peut etre 20 ans, elle est jolie et parle comme une enfant. Elle voulait que Claire la parfume. Claire lui a mis deux gouttes de parfum dans le cou, de chaque coté juste sous l’oreille. Murielle était tres intéressée que Claire ait un mari.

Mais Claire ne voulait pas sortir avec son mari et retourner á la maison, la peur de la pieuvre est toujours la.