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24/02/2007

Douce Amer

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On passe le bief du moulin, les dernieres maisons et tout d’un coup le Trieux s’élargit. De la petite riviere urbaine a lavoirs, presque un ruisseau on passe a la belle riviere, large et serieuse. Tu sais bien comment est le Trieux a cet endroit la, on l’a canalisé tout droit entre 2 quais, et les bateaux de plaisance sont accostés qui hivernent lá. Je gare la voiture. Les coteaux sont dégarnis de l’hiver, transparence de ciel bleu entre les branches, il fait beau et froid, un bon temps pour cette promenade. On embarque sur le canotte. Tu vois, maintenant je n’ai plus honte de prononcer « le canotte » comme toi, a la Bretonne. Je démarre le moteur du premier coup, il se met a pulser grave et régulier comme un gros cœur animal.

Amarres larguées, je déborde du quai.. Je gouverne vers le milieu de la riviere et on part vers Goasvilinic, vers la mer. Un coup d’oeil sur le quai, il y a la Capitainerie que le Maire a fierement installée dans une de ces vieilles maisons qui bordent la route. Capitainerie, capitainerie, tu ralais, c’est juste pour les faux capitaines Haddock, les marins d’eau douce. Il y a aussi le café pub Irlandais, encore une concession aux touristes, aux perfides yachtmen qui viennent chercher la un endroit pas cher pour garer leur 4x4 des mers pendant l’hiver. Tout est fermé, tout est calme, toutes ces simagrées de plaisanciers sont comme en sommeil jusqu’au printemps, on est entre nous. C’est bien que ce soit l’hiver, c’est presque comme avant, il suffit juste de vite oublier cet encombrement de bateaux en plastique garés la comme sur un parking de supermarché.

On continue et on arrive vers la zone industrielle, les amas de maerl. C’est blanc, cela brille au soleil, comme une dune. Les sabliers ont peu changé eux, couleurs passées, mélangées de rouille. Tiens je pense a un truc, le maerl c’est jamais que des restes de vivants, de coquillages, ramassés au fond de la baie de Saint Brieux, et ramenés jusqu’ici pour enrichir la terre. Les déchets de la vie de l’Armor, qui viennent fertiliser la vie en Argoat, pays des bois. Poussiere, tu retourneras poussiere.

Les bateaux a quai s’espacent, on apercoit l’écluse, le barrage de Goas, c’est le grand passage qui s’approche. J’accroche le bateau a l’anneau, et je monte sur le bajoyer de l’ecluse, je découvre l’autre coté, la mer est haute bien sur. Je sens le vent aussi, et le sauvage tout d’un coup. J’aime bien penser que la mer vient jusqu’ici la dans la terre, pourtant si loin de la cote, et qu’on la sente si fort. La mer et la riviere sont comme deux langues qui viennent se rouler de grosses pelles l’une a l’autre, au rythme des marées. Bien sur il a fallu que l’ homme normalise un peu cette sauvagerie inconvenante. C’est a cela qu’elle sert l’écluse, a garder l’amont, la ville, le port en eau douce et sage. On a meme été mettre une échelle pour les saumons, eux aussi ont besoin du calme de l’amont pour aller pondre leurs œufs, et ils ont appris a grimper les barreaux pour rentrer a la maison apres le grand frisson de l’océan.

Il n’y a plus d’eclusier depuis longtemps, je manœuvre la premiere porte, les vannes, la deuxieme porte. Mon cœur bat de retrouver l’autre coté que je n’avais pas vu depuis longtemps.. C’est large et grand, c’est le fleuve qui commence et ses méandres amples. Les coteaux de la vallée sont couverts de bois , il n’y a plus de maison, juste le ciel, la foret et la mer.

Je mets les gaz et on quitte ville, port et écluse. Il y a des mouettes qui viennent jusqu’ici et qui crient, il y a le vent froid dans la figure, des odeurs d’algues dans le matin, je frissonne de froid et de plaisir de retrouver tout cela. Je suis content de faire ce voyage avec toi.

Tu avais du faire un jour le chemin inverse, marin tout meurtri ne pouvant plus naviguer. Pas en bateau bien sur, on avait du te ramener dans une ambulance de l’hopital apres l’accident du remorqueur, le cable tendu, le corps coincé par le métal. Curieux finalement, tu ne t’ étais pas installé a Paimpol sur la mer, mais dans l’argoat a Pontrieux, juste au point ou la mer s’arrete. On n’a jamais parlé de cela, mais cela devait etre un signe, la page tournée, la nouvelle vie de citadin, de commercant respectable, le saumon qui ne descend plus de son échelle.

Apres le troisieme méandre, on découvre la Roche-Jagu, le château sévere qui domine la vallée. Ces paysage n’ont pas du changer beaucoup depuis les temps ou des drakkars remontaient jusque lá. Barbetorte le Viking ne devait pas etre tres dépaysé dans ce fjord. Fri an Dao Dour, le nez des deux rivieres, confluent sauvage, juste le petit train de Paimpol qui enjambe le Leff.

On continue vers la grande mer, la marée descend déja et nous porte. Le jusant va bientôt laisser toute cette vallée dans une nudité indécente, pleine de vases et d’odeurs. C’est le grand calme d’apres l’amour , avec juste le ronronnement du moteur qui s’ évanouit tres loin, et les mouettes.

Encore plusieurs méandres et le fleuve s’élargit encore, et tout d ‘un coup on voit l’embouchure, les bateaux se balancant au corps mort, les maisons de nouveau sur les berges, le pont de Lézardrieux, et au fond la mer. C’est a peu pres jusque la que tu m’avais dit que tu étais venu en périssoire quand tu étais jeune, grande betise et retour a la maison tard dans la nuit. Cette fois-ci il n’y aura pas lieu de s’inquieter, tu ne seras pas en retard !

On passe sous le pont, je laisse les balises noires tribord comme il se doit, le clapot devient petite houle, le vent plus fort et quelques embruns passent par dessus le bord, cela me coule un peu dans le cou. Tu sais j’ai lu dans les légendes bretonnes d’Anatole le Braz, l’histoire du Bag Noz, la barque de nuit, elle transporte les ames des defunts vers l’Ailleurs. Je crois que je vais rebaptiser le canotte le Bag Noz, cela me plait bien cette histoire, mais c’est mieux qu’il soit grand jour.

J’ai décidé d’aller jusqu'à voir tout Bréhat, par l’ouest, ile rose et verte du soleil, entre les bleus des ciels et des mers, d’aller jusqu'avoir le phare de la Jument par le travers et la de couper le moteur. On a l’infini de la mer devant nous et on voit encore l’ embouchure du Trieux derriere. Bel endroit. Je jette tes cendres au vent. Scintillements, et puis juste la mer.

17/02/2007

Gling-Glo

"Awel zo" , a dit mon père en arrivant à l'ile Renotte cet après-midi. "Il y a du vent".   Cela faisait sans doute un an qu'il n'avait pas dit un mot de Breton, depuis l'hiver passé à Bordeaux dans la maison de retraite, loin d'ici. Cela me fait du chaud. Nous ne savons  ni l'un ni  l'autre nous dire les sentiments. Mais là, il a trouvé juste les mots qu'il fallait pour dire qu'il est content, et je le prends comme un merci.

medium_CRW_8129.jpgL'ile Renotte, une presqu'île en fait. Je me baigne, mon père assis sur une pierre, au bord de la plage. Des enfants jouent dans le sable, il y a des rochers énormes de granit  en amas compliqués, qui vont jusque dans la mer, et les 7 îles au loin. Odeurs de varech. Derrière nous des pins tout décoiffés par le vent d'ouest, le tronc comme un arc-tirant sur le vide, et des champs qui tombent presque dans la mer, blés et écumes. Devant moi une silhouette sur un rocher se découpant sur le ciel. Des cris d'enfants, des cris de goelands, étouffés par l'air tout ouaté, atmosphère retrouvée de la Bretagne de mes souvenirs, de mon enfance.

Je me sèche et nous marchons un peu. Il y a une ferme sur l'île Renotte, des champs petits et bordés de haies, quelques chemins creux, débouchant soudain sur la mer,  la vraie Bretagne. Nous parlons un peu, des maisons, des paysages et des bateaux. C'est la vraie vie des vacances d'avant, petite conversation futile sur le monde qui nous entoure et que l'on aime bien. Mais mon père se fatigue à marcher, nous retournons à la voiture et rentrons à la maison.

Après le diner, je sors son pyjama, j'ouvre son lit et je dépose dessus une couche pour la nuit, du modèle adulte, et très absorbant comme ils nous ont dit à la maison de retraite. Je fais cela l'air de rien, quelque chose de normal, pour dédramatiser cette affaire.

Mais lorsque vers minuit je redescend voir,  je trouve Papa encore debout, les fesses a l'air, juste sa veste de pyjama enfilée. Il est tout perdu, sans doute en train de passer depuis une heure du cabinet de toilette, aux WC et à sa chambre, sans réussir à faire les gestes simples du coucher. Je suis gêné, mais je lui dis calmement qu'il faut mettre la couche et le pantalon de pyjama et puis aller se coucher, qu'il est tard. Il râle un peu, comme d'habitude, l'air de dire que je dois me mêler de mes affaires, mais dans son regard je vois de l'inquiet, du perdu . Alors je lui dis que je vais l'aider à mettre la couche, et je trouve les gestes qu'il faut. Et c'est fini, il va se coucher, le calme de la nuit.

Pas dans ma tête. Je repense à son corps, à ses jambes maigres, à son sexe sans pudeur, et à ses fesses frippés. On ne connait pas le corps de son père. Je vois aussi son regard perdu et j'ai envie de hurler. 

Je me mets en boule dans mon lit.

Je me souviens alors d'un mot. Quand j'étais petit, et que je prenais un bain, Papa appelait mon petit sexe,  le gling-glo.  Et je me calme.

Demain, et juste encore pendant quelques jours de vacances,  je serai encore avec Papa, simplement, comme d’habitude aimerais-je dire.  Le corps s'en va, l'esprit s'en va, j'aimerais les retenir doucement,  contre le vent du temps. Awel zo.

 

12/02/2007

Petit Louis

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Christine appelle. C'est l'heure d'aller se promener. Anne-Marie et moi, on serait bien restés à jouer dans la cabane, mais aujourd'hui on va faire le tour de Chateaulin, et c'est la promenade qu'on préfère . On sort sur la place, Christine a le panier du gouter. Pendant que Grand'Mère ferme la porte à clé, j'ai couru sous le gros arbre de la place, celui qui a son tronc tout déchiré avec un grand trou. J'ai peur d'y mettre la main, l'écorce est toute torturée autour. Soudain un bruit derrière moi, je me retourne, c'est Petit Louis, allongé sur le banc et qui grogne. Je cours à côté de Grand'Mère, et je prends un air de regarder la vitrine du droguiste. Mais j'ai bien vu son visage tout rouge et plein de poils raides, noirs et blancs. Il avait son manteau noir très épais et des grosses chaussures qui montent, et une bouteille de vin par terre à coté du banc.

 

On part vers Chateaulin et c'est loin, il faut sortir du bourg d'abord et il y a encore des voitures. A Tachentouz, il y a une vieille maison, le cabaret chuchote Grand'Mère et on passe vite. On prend la petite route de Chateaulin qui tourne et il n'y a plus de voiture.

On part dans un champ d'herbe, on fait attention aux grosses bouses marrons et grises, et on s'assied sous un arbre, pour le gouter.

Je demande où il dort la nuit, Petit-Louis. Christine répond que c'est un bon à rien et qu'il n'a pas de maison. Mais où il dort alors, je demande. Christine monte un peu le ton, il n'a qu'à travailler et il aura une maison, ce fainéant. Grand'Mère ne dit rien.

Quand on rentre on est fatigués. Christine prépare la soupe puis rentre dans sa petite maison, au bout du jardin. Le soir elle ne dîne pas avec nous. Christine, elle n'a jamais eu de mari, ni d'enfants. C'est peut-être pour cela qu'elle est si gentille et si douce toujours avec nous. Elle est presque aussi vieille que Grand'Mère et elle a travaillé dur. Mais elle n' a pas beaucoup de sous. Elle est toujours habillée pareil avec une blouse grise, et elle a des bas épais tout noirs avec une grosse couture derrière. Un jour je lui ai demandé pourquoi elle n'avait pas de jolie bas clairs comme Maman où on voit la jambe à travers, elle a dit qu'elle était vieille et quelle avait des varices et que ce n'était pas pour elle, ces bas chers et fragiles.

***

Papa et Maman sont arrivés hier et ils vont rester 2 semaines. On va aller à la plage en voiture et on aura moins le temps de faire des cabanes. Et puis les repas sont plus longs, on les prend dans la salle à manger, où les chaises en cané font mal et je ressors avec le dessin du cané imprimé derrière les cuisses.

Ce matin, la toilette a été plus longue car Maman a bien regardé, et puis j'ai changé de culotte. Ensuite on est parti avec Papa chez le boulanger. Il connaît plein de monde dans la rue et c'est très long. Chez le boulanger on a pris une baguette parce que Maman est là, et aussi un gros pain comme d'habitude. On est revenu par la place et on est passé à côté du banc. Petit Louis y était encore, assis cette fois-ci. Et Papa lui a dit "Bonjour Petit Louis". Et l'autre a répondu "Bonjour François". Papa m'a alors dit de rentrer à la maison, et lui il est resté là. Moi, je suis rentré et je les ai regardés ensuite par la fenêtre et j'ai crié à Christine, "Papa, il parle avec Petit Louis". Christine a semblé en colère et a dit qu'il ferait mieux de ne pas causer à ce fainéant. Et moi je n'en revenais pas de voir Papa, l'ingénieur bien habillé, parler avec le clochard de la place, tout sale et qu'ils aient des choses à se dire car cela durait.

Quand il est rentré j'ai demandé à Papa comment il connaissait Petit Louis, Christine grommelait toujours et Grand'Mère écoutait sans rien dire, et Papa n'a pas répondu.

Le soir Papa est venu dans ma chambre, et m'a dit qu'il connaissait Petit Louis depuis longtemps, qu'il n'avait pas toujours été un clochard, et que c'était le frère de Christine mais qu'elle ne lui parlait plus depuis qu'il avait arrêté de travailler.

Ce soir là, avant de m'endormir je suis allé regarder Anne-Marie qui dormait dans son lit.

***

Cette année il n'y avait plus personne sur le banc, Petit Louis est mort cet hiver. Grand'Mère m'a dit que sa tombe avait couté cher à Christine. Je suis allé voir l'arbre tout torturé sur la place à côté du banc, j'ai mis ma main dans le trou, c'était tout sec.