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20/06/2012

Le disparu du mur

J’en viens à la branche le Cor de la famille et à la plus curieuse partie de cette chronique, même si je n’en connais pas encore le dénouement. Elle  semblera aux jeunes générations renvoyer à une époque lointaine, celle du roman « Mon frère Yves » de Pierre Loti.  Et pourtant il y avait encore un infime indice à découvrir dans une mémoire, trace qui m’a permis de mettre à jour cette curieuse affaire et d’éviter que tout se perde. Vous devinez que je ne suis pas peu fier d’être arrivé  ce résultat grâce à ce modeste travail de mise en forme de nos souvenirs familiaux.  

 

Pendant toute sa vie et dans tout le Trégor, on a nommé ma grand’mère Augustine le Cor, jamais Augustine Brouzic  du nom de son mari comme on l’aurait fait dans n’importe quelle autre région de France. On disait à la rigueur Madame Brouzic quand il était là, mais dans toutes les têtes elle était restée une demoiselle le Cor, c’est-à-dire une  sacrée tête de mule.

 

 La famille le Cor était une famille de pêcheurs installés à Ploubazlanec, non loin de Paimpol. Pourtant  pendant toute notre enfance, c’est dans une petite ferme  dans les terres,  à deux kilomètres du  bourg,  que Marc et moi avons passé nos vacances chaque été auprès d’Augustine le Cor et Yves Brouzic. Yves était en effet  un paysan et en l’épousant, Augustine  avait   rompu la tradition familiale. Cela n’était qu’un début puisque son fils Pierre devint ingénieur et s’installa à Paris, et que Marc et moi avons toujours habité loin de la mer et de la Bretagne. Tant qu’elle a vécu, je me suis senti très attiré par cette grand’mère du Trégor dont les souvenirs mélangeaient Armor et Argoat, mer et terre. C’étaient surtout les histoires de pêche en Islande qui me fascinaient, les souvenirs des campagnes de son père, de ses oncles et de presque tous les hommes de sa famille. J’ai tellement passé de temps avec Augustine à écouter ses histoires qu’elle se mit à me les raconter en Breton qui lui était plus naturel, et que moi, le petit Parisien ai ainsi fini par parler Breton,

 

Chaque été nous nous rendions avec elle au Mur des Disparus, sur un côté de l’enclos de l’église de Ploubazlanec, et nous nous arrêtions devant  deux des  plaques  rappelant les  goélettes qui n’étaient jamais revenues: la «Notre-Dame des Fontaines»  sur laquelle le grand-père d’Augustine servait comme second, et la «Marie-Charlotte»  sur laquelle François, son frère,  avait embarqué à 18 ans pour sa première campagne. Ma grand’mère et les gens du village appelaient ces plaques des «mémoires».

 

 

A l’époque chaque «mémoire» était particulière. Certaines avaient une ornementation en nœuds de marin, d’autres étaient encadrées de couleurs vives. Je me souviens surtout de celle de la  « Marie-Charlotte » parce que j’étais impressionné  que Grand’mère ait perdu dans un naufrage quelqu’un d’aussi proche que son frère. La «mémoire» de la «Marie-Charlotte»  était ornée d’un petit tableau naïf représentant le naufrage : la goélette cassée en deux était en train de couler dans une mer violente, un marin à la mer levait les bras au ciel, et la Vierge Marie apparaissait nimbée dans les cieux. Augustine concluait chaque année la prière en disant « ma Doué, faites donc qu’il revienne un jour le Vanch, Jésus-Marie-Joseph» et elle se signait rapidement trois fois.

 

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Ces émouvantes «mémoires» pleines de naïveté, vous ne pourrez plus les voir aujourd’hui dans le cimetière de Ploubazlanec. Elles n’étaient  pas toutes du goût des curés et on les a remplacées sur le Mur des Disparus par les plaques austères, toutes identiques et bien alignées chronologiquement.  La plaque de la Marie-Charlotte est aujourd’hui la dernière sur le mur. Elle ne mentionne que l’année, 1924,  et le nombre de disparus, 22. Le nom du navire n’y est même plus inscrit. Ce fut la dernière goélette perdue car, je l’appris plus tard,  la pêche en Islande n’avait  repris après la 1ère guerre mondiale qu’avec une flotte réduite. Quatre goélettes seulement furent réarmées, une fut perdue en mer et  toute l’activité s’arrêta dans les années 30. La pêche à la morue devint une industrie moderne avec des chalutiers aux puissants  moteurs, des effectifs réduits et Paimpol se trouva déclassée pour cette nouvelle pêche par des ports plus grands, Saint-Malo, Dieppe, Fécamp, sans parler des Espagnols.

 

Une page est tournée mais moi, j’ai gardé en tête la «mémoire» de la Marie-Charlotte. Outre le tableau naïf que je pourrais dessiner encore aujourd’hui, je me rappelle l’épitaphe: « En souvenir de 22 marins de la Marie-Charlotte disparus en mer lors de la campagne de 1924 – Paix à leur âme, prions pour eux ».  Lors d’un des derniers étés que je passais à Ploubazlanec,  peu de temps avant la mort de ma grand’mère, je me rendis compte que cette épitaphe  était rédigée un peu différemment des autres. On y lisait   « En souvenir de 22 marins» alors  que sur toutes les autres «mémoires» du Mur des Disparus,  il était toujours indiqué « en souvenir des X marins». J’en parlai à ma grand’mère qui hocha la tête deux ou trois fois avec les yeux dans le lointain, et bougonna «oui, oui, 22 disparus en mer, le compte y est pas ». Et puis rien d’autre malgré mon insistance.  

 

Je n’avais plus pensé à cette réponse depuis longtemps. J’avais enfoui cela parmi les tristes souvenirs de la fin de ma grand’mère, lorsque son esprit commença à naviguer hors le cap. Mais j’y ai repensé lors de ma préparation de ma visite au musée de Paimpol. Comme vous le savez, pour le sérieux de cette chronique familiale, j’essaye toujours de jouer à l’historien amateur et de consolider nos souvenirs et notre modeste fonds de documents personnels par d’autres archives. J’avais donc décidé d’aller consulter les documents relatifs à la perte de la  « Notre Dame des Fontaines » et de la « Marie-Charlotte » dans ce musée où sont conservées les archives des sociétés de pêche qui armaient pour l’Islande. La conservatrice m’a aidé à m’y retrouver dans les documents anciens de  l’armateur,  la Compagnie des Pêches Kermeur.

 

 Pour la Notre-Dame des Fontaines, j’ai trouvé la liste des disparus où figurait un Yves le Cor,  et un état des modestes indemnités données aux familles par le fonds de solidarité des pêcheurs.

 

 Mais pour la Marie-Charlotte il en était tout autrement : François avait embarqué parmi 23 marins le 10 Mai  1922 à Paimpol sur la Marie-Charlotte, mais il n’est pas compté parmi les disparus dans le document de  la Compagnie Kermeur  faisant état de la perte du navire.  En effet un autre rapport relate  l’escale de la mi-campagne à Reykjavik pour prendre le courrier et transférer la cargaison des morues déjà pêchées sur le navire de service.  Sur ce document il est mentionné que François ne s’est pas présenté au moment du réembarquement. On l’a cherché dans tous les bars de la ville, on l’a attendu 36 heures et le navire est reparti. Nous n’avons pas trouvé d’autres  traces de François le Cor dans toutes les archives du Musée. Vous imaginez mon excitation à découvrir ainsi ces faits nouveaux dans notre histoire familiale, ce que j’étais en train de faire n’était pas moins que de rétablir des faits cachés depuis 80 ans.

 

Je n’ai pas caché mon émotion à la conservatrice et l’ai  interrogé sur l’existence de cas similaires. Elle m’a expliqué que les accidents étaient fréquents à bord, qu’il arrivait trop souvent qu’une goélette revienne en ayant perdu un membre d’équipage en mer ou que certains marins meurent à terre en Islande, suite à leur débarquement pour maladie. Mais il y avait alors toujours un document établissant le décès. J’ai suggéré que certains matelots aient  peut-être tenté d’abandonner ce redoutable métier de pêcheur, que  François pouvait avoir choisi une nouvelle vie en s’installant en Islande?  Mais non, selon elle, il n’y avait pas de tels cas rapportés dans les archives.

 

Je n’en sais donc pas  plus et en suis réduit aux suppositions. C’était la première saison de pêche de François, la plus dure, avec des désillusions, du désespoir peut-être? Les pêcheurs de la famille,  mon arrière-grand-père particulièrement,  ont dû essayer de comprendre. Et peut-être ont-t-ils su le fin mot de l’histoire mais ils ont  finalement choisi de faire comme s’il était mort en mer. J’imagine qu’ils n’ont  cependant  pas pu mentir au curé ni à Dieu dans la rédaction de la « mémoire » d’où le chiffre 22 et non 23, et un « s » en moins dans la rédaction de l’épitaphe. Augustine n’a pas été dupe non plus.

 

 Depuis cette découverte, mon enquête s’est orientée dans deux directions. La Bretagne d’abord : j’ai cherché dans les souvenirs des uns et des autres s’il y avait d’autres  traces de cette affaire.  Mon père Pierre est décédé il y a deux ans et  ne m’a jamais laissé penser que François ait pu réchapper du naufrage. Je pense qu’il n’en savait rien.  J’ai questionné mes oncles, mes cousins, j’ai fouillé les  souvenirs de Marc et de ma mère dans leurs conversations avec Augustine, et n’ai absolument rien trouvé. La famille  le Cor a presque réussi à partout « noyer »  François dans la mémoire. En fait je suis le seul modeste témoin de deux  petits riens,  le simple souvenir d’une lettre manquante sur une épitaphe disparue et la curieuse prière de ma grand’mère sur la fin de sa vie, les infimes signes qu’il se cachait  quelque chose de mystérieux dans notre histoire familiale.

 

L’autre direction c’est l’Islande bien sûr, mais comment faire ? Naïvement j’ai cherché sur Internet s’il y avait des « le Cor »  et même  des « le Corson » ou des « le Cordottir »  en Islande, il n’y en a pas! Mais peut-être avons-nous  là-bas des cousins qui portent un autre nom et qui sont aussi des sacrées têtes de mules. Je m’envole donc pour Reykjavik demain. J’espère y trouver de quoi écrire le chapitre suivant de cette chronique. François  aurait 108 ans et je doute de  le trouver vivant, mais qui sait… A tout hasard j’ai préparé mes phrases en Breton  pour le saluer. Je lui dirai ce que lui aurait dit sa sœur Augustine s’il était revenu à Ploubazlanec :  « ma Doué benigett, tezo Vanch » (*).

 

 

(*) Dieu me bénisse, te voilà donc François.

 

 

Commentaires

Très émouvant et passionnant! Bonne pêche...

Écrit par : Nicolas | 20/06/2012

il semble maintenant que tu as aussi disparu???

Écrit par : Nicolas | 27/08/2012

note le nouvel email...

Écrit par : Nicolas | 27/08/2012

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