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08/04/2008

Inven-taire

L'ordre,  je connais moi. Je passe mes journées à ranger les boites de médicaments à la pharmacie : réception de commandes, inventaire puis nouvelles commandes,  jamais en défaut pour retrouver un sirop que l'on nous demande 3 fois par an. Tout est à sa place…

Dans ma maison  le soir, quand le doute puis l'angoisse explosent,  quand je sens trop fort la solitude et  que je me demande si j’existe vraiment, quand je vois devant moi une longue, longue nuit, alors je range encore. Mes livres et mes disques, mes habits et mes affaires, n’importe quoi je range.  Je mets de l'ordre dans mon monde, je range mes idees noires dans des boites  aussi en quelque sorte: boite du désespoir, boite de l’angoisse dont j’essaye de fermer le couvercle jusqu’au lendemain.

Et bien á propos d’ordre,   l'autre matin j'ai eu  une drôle d'idée, un flash oú j’ai entrevu le grand rangement à l’œuvre dans le chaos du monde.  Je vais essayer de fixer cette intuition par les mots, de remonter doucement la lumière sur cette idée, et de ranger,  encore,  une pensée en quelques  phrases sur ce papier.

J'étais allée voir la veille ma Maman dans sa maison de retraite, et j'avais été frappée comme á chaque fois par cette assemblée d'êtres, d'êtres sans agir, d'être juste le vital.

En marchant dans les couloirs, je voyais partout la survie instillée, des gens à qui l'on donne à manger à la cuillère, et des vieux assis à leur fauteuil, le torse lié au dossier pour qu'ils ne tombent. Brouhaha absurde de télévision dans une salle oú personne ne la regarde.  Quand il y a encore un peu de vie, c'est tout décalé,  des paroles qui tournent à vide, qui ne veulent plus dire quelque chose que, peut-être,  pour un cerveau qui vit ailleurs dans le passé.

Maman était là aussi qui ne voit plus guère que ces marionnettes et quelques infirmières. Et moi petit guignollette du dimanche.  

J'étais repartie par l'aéroport où j'avais du attendre au bar une heure car mon avion avait du retard. Là les gens étaient tous aux normes de la meilleure pub : jolies hôtesses aux jambes fines, dans des collants bronzés, maquillage et séduction, jeunes hommes d'affaires au costume qui tombe bien, juste ce qu'il faut de décontraction,  voyageuses gravure de mode, et des bulles de parfums de fleurs qui flottent sur tous ceux-la. Même les flics de garde sont visiblement sélectionnés pour être beaux et jeunes.

Je me suis dit  alors qu’un  mysterieux Social Brother nous impose une géographie du beau dans nos villes.  Il nous definit des regles pour les zones où l'on se montre, où l'on paraît plutôt, et où tout doit être lisse et facile: les bureaux, les centres commerciaux,  les zones de petits pavillons proprets. Il faut y être belle et habillée avec goût, avoir l'air sûre de soi et souriante, en bonne santé, et l'on y recueille en retour le sourire des autres, peut-être un regard troublé,  un espoir de séduction, le sentiment d’exister.

La laideur, elle est cachée dans des ghettos, des banlieues que l'on contourne, des rues insalubres que l'on oublie de voir et des asiles pour les fous, des mouroirs pour les vieux, des prisons pour les inadaptés. Dans cette geographie  du beau et du laid, les hôpitaux , les tribunaux et l' ANPE sont des lieux de transition et d'inquiétude, d' où l'on peut basculer d' un verdict definitif, vers le ghetto, vers le noir,

Le doute et l'angoisse suintent sans doute aussi,  la nuit dans le secret des autres maisons, même celles  des beaux quartiers, mais le Social  Brother exige qu'on les ait rangés le lendemain,  au moment de ressortir dans la grande comédie de la journée. Surtout ne pas nuire au grand ordre du beau.

Du beau, vraiment?

En pensant à tout ce monde trop en ordre parce qu'on a poussé le désordre, comme on pousse la poussière sous le lit, je me suis mise a rêver d' un autre monde.  Si un jour on arrêtait de ranger les vieux, si on les ressortait et qu'on les poussait sur leur fauteuil roulant avec leur perf dans la cafétéria de l'aéroport, pour qu'ils aillent  voir les avions décoller, peut-être un sourire viendrait il alors sur leur visage.

Et si on invitait les fous à la table des beaux restaurants du centre ville, juste à coté des hommes d'affaires, et des couples en parade séductrice,  pour qu'eux aussi ils aient du très bon et du très bien servi.  Et les immigrés des banlieues lointaines, on pourrait les faire venir tous en famille, dans les beaux quartiers et les installer là, dans ces trop grands appartements, avec tous leurs enfants pleins de rires et de cris. Cela nous donnerait un grand bol de vérité à tous dans la figure, une belle leçon de vraie vie.

En fait il faudrait tuer le Social Brother, ouvrir toutes les boites et mettre un grand désordre dans le monde.

J’en étais la quand le reveil a sonne de nouveau, je n' avais plus que dix minutes avant le bus,  j' ai fini de m' habiller,  coup d’œil vite fait dans le miroir.

Et j’ai realise que les autres ne voudraient pas se priver du beau du supermarché, des images faciles de la consommation qui nous rassurent tous. On n'osera pas voir le vrai beau d'un visage de vieillard ou du sourire d'un fou.  Non, je  suis repartie  au boulot, pour ranger mes petites boites à la pharmacie, et gentiment, on me dira de bien rester derrière. Et je sais bien pourquoi, même s'ils ne me le disent pas. C'est parce qu'avec mes vilains boutons sur le visage,  c'est pas très agréable à voir pour la clientèle, dans une pharmacie... alors je resterai derrière, à ranger !

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