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18/03/2007

Belle-Ile

Ma maison est dans les murs.
C'est le soir, la nuit est tombée et le vent souffle. Je regarde par la fenêtre. Je sais qu'au bout de la rue, par dessus les remparts, il y a un bout de mer, un bout. Une bourrasque de vent et la pluie crépite sur la vitre, j'ai envie d'ouvrir et d'y sentir, d'y goûter. Mais je sentirais le trop doux, pas le salé de l'embrun.

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Le roulis me manque aussi, et l'odeur du bois, et les craquements de la coque qui travaille, tout ce qui dit que l'on est loin et seul.

Ma maison est dans les murs, c'est comme cela que l'on dit à Saint-Malo quand on habite dans l'enceinte des remparts. Demain, j'irai faire le tour des murs, le tour de la ville, le tour de mon île.

J'ai toujours aimé les îles. On doit naître ilien et le rester toute sa vie, et naître à Saint-Malo c'est  naître dans une île. Si nous sommes accrochés à la terre d'un côté c'est anecdotique, notre vie est dans la mer.

Enfant je dessinais  longuement la carte d'une île de rêve. J'en étais le roi et mon palais était situé au sommet de l'île, grand et confortable. Mais il y avait tout ce qu'il fallait pour les populations, des stades et des piscines, une jolie ville aérée, un petit train pour aller à la campagne de l'autre côté de l'île, un port et une usine. Je prenais un plaisir délicieux à dessiner tous les détails, les routes et les places, l'école et la prison!  Et la mer tout autour, pas une frontière de pointillés sur une carte, non, une côte, le vrai bord de mon monde. C'était prolonger l'histoire de Robinson Crusoé qui réussit à transformer une  île déserte en territoire civilisé et autonome, un rêve de monde fini mais complet.

J'ai  grandi et j'ai commencé à naviguer dans les écoles de voile. Je suis allé voir les autres îles, d'abord celles d'à côté, Chausey,  Bréhat,  Batz, Moléne et Ouessant. J'ai découvert le plaisir de débarquer sur une île pour la première fois, de remonter un petit chemin depuis la crique où l'on a abordé et de trouver les premières maisons, le hameau, l'église et les champs. Irrésistiblement je voulais  à chaque fois  faire le tour de l'île,  bien voir ses bords, m'assurer de son caractère fermé. Jersey me paraissait déjà trop grande, on ne voit pas vraiment que l'on est sur une île, mais grand plaisir à Aurigny où .l'on sent la mer partout.

Je suis devenu un vrai marin, et des îles j'en ai vu beaucoup dans mes navigations, et des lointaines. Alors forcément  je me suis fait une petite métaphysique de l'Île.

Une île c'est une planète en réduction, comme une expérience de la vie dans une éprouvette. De jolis précipités en général, des couleurs qui éclatent à la lumière du vent. Des paysages de prairies en Irlande et en Islande, verts qui donnent envie de brouter, des granits et des hortensias  à Bréhat et Ouessant, gris et bleus, et des fleurs, papillons et poissons de lagons sous les tropiques,  chimies improbables.

Et j ai continué lorsque je débarquais dans une nouvelle île de vouloir en faire le tour, comme pour pour me rassurer que j'étais bien arrivé dans du fini, après le trop plein d'ocean.  Suivre les bords du monde. Mais on  ne peut pas toujours, à Tahiti par exemple c’est impossible. Tahiti c'est du vert humide,  cela grouille des plantes à l'intérieur, qui grimpent sur les montagnes et les rendent infranchissables. Le tour c'est du sable noir, du bleu d'émeraude et le lagon comme horizon.   Dés que l'on est descendu du bateau, on a envie de prendre la  route qui fait tout le tour. Vers où partir sinon?

Ce sont en fait 2 iles avec un isthme. La deuxième ile est plus secrète. La route s'arrête. Le 8 n'est pas fermé,  2 pinces qui n'arrivent pas à se rejoindre. Des gens se sont installés dans la partie sans route. Seuls, nus. Les hommes natures on les appelle. Ce sont des blancs venus sans doute à Tahiti à la recherche du paradis sur terre, vahinés, mangues toute l'année. Ceux là ont poussé trop loin le rêve de Robinson, et n'ont rien compris aux  îles.

Car   les îles que j'aime ce sont les îles avec des gens, pas les îles désertes des calendriers.  Il faut une petite empreinte de l'homme dans  l'île, une empreinte respectueuse de la mer et de la terre.  Il faut à la fois Robinson et Vendredi.  De vrais îliens, plus solides et plus libres que les gens des villes. Des gros dur à cuire, pas faciles à la parole surtout avec les terriens. Des habitués à se dépatouiller tout seuls, à se soigner sans hopital, et à aller arracher le poisson à la mer pour vivre. Mais des gens qui s'aident, qui savent qu'ils sont juste là, ensembles entre la mer et la terre, et avec elles.

A la fin de ma carrière de marin, j'ai navigué au service hydrographique de la marine. Avec  notre navire, nous avons sondé pour mettre à jour les vieilles cartes de marine, dont les noms m'avaient  fait rêver enfant,  Bontemps Beaupré, tout en grisé sur papier épais. Aucune autre navigation ne  pouvait davantage me  plaire, sentir le bord de l'île, l'endroit  où la mer et la terre se rapprochent, repérer les rias et les caps où elles se pénètrent, les hauts-fonds où elles se bagarrent.

C'est à ce moment là que j'ai compris qu'il y avait de l'Oedipe dans tout cela. Une île, le mot semble féminin, mais déjà dans sa phonétique c'est un territoire masculin île/il. C'est le domaine des hommes constructeurs, de Robinson, des ingénieurs de Jules Vernes. C'est du solide tout perdu dans le liquide, un pays à défendre contre la mer/mère qui donne la vie et la mort, la Morgane des contes bretons, sirène qui attire les marins vers l’ ar Mor bretonne.  Et donc les îlens sont de drôles de versatiles,  moitié attirés par la stabilité  de la terre et y rêvant de paradis dans les bras des femmes, mais voulant  toujours partir avec la mer , dans une relation d'aventure incestueuse.  Alors lorsque l'on naît ilien, toute sa vie on cherche le bord de l'île, le contact avec la mer, le bruit de la vague sur la grêve ou  contre la coque tout près, le bord de trop  près.

Aujourd'hui Saint-Malo est mon île. Lorsque je fais le tour des remparts, je passe vite le  côté de la ville moderne, et je m'assied face à la mer.  Je sais bien que comme dans n'importe quelle île où l'on vit maintenant, il  nous faut de la transfusion, de la nourriture qui rentre par la porte-port.  Et bien sûr qu'il nous faut chier nos ordures dans les usines d'incinération de la terre.  Mais le continent n'est pas mon monde, mon île me suffit. Et le soir quand le vent souffle, que les rues se vident, je me retrouve seul, comme sur un bateau, tout proche de Morgane. Elle est là, je la sens.

Un soir, il y aura encore un voyage. Un voyage dans un trou noir, dans le trou noir, celui dont les bords ne font qu'absorber lumière et vie, celui dont on ne sort pas. Encore une belle navigation. Vers une île sans doute. Belle-Île en Mor?!

 

09/03/2007

Le petit cheval

Il a forcément vu le panneau a l’entrée, mais il ne dit rien. "Beausejour, Maison de Retraite" .

Je sonne á la grille, j’annonce mon nom et la porte est ouverte par télécommande. Je lui donne le bras pour traverser le jardin, il y a un grand parterre rond devant l’entrée et des fleurs, c’est plutot joli, et la maison est ancienne, pierres claires et chaudes de Graves. La directrice est á la porte pour nous accueillir et nous conduire á la chambre. Grand sourire de bienvenue, on se croirait au Club Med. Pas tout á fait quand meme, plutót club de vacances des PTT, couloirs lino, tableaux naifs. Je parle á la directrice, je lui parle á lui. Je parle et ne dis rien, juste pour conjurer cette arrivée. Pour moi surtout. La directrice ouvre la porte de sa chambre, et nous laisse entrer, comme á l’hotel. On est dans l’ancienne maison de maitre, hauts plafonds á moulures, grandes fenetres donnant sur le parc, meubles de grand’méres, tout cela est un peu usé, passé. Pour moi, c’est plutot sympa, pas du tout hopital, pas meme collectivité, mais comment il va trouver cela lui? On s’assoit. Il souffle, il regarde. Il y a de grandes tapisseries sur les murs, avec des animaux.

Il va falloir que tout cela se mette en place dans sa tete. La maison de la fin.

Je retourne a la voiture chercher les valises, on me dit de bien fermer la grille, il y en a qui veulent partir, s’échapper je pense.

Je reviens avec les deux valises, je fais un détour pour voir les parties communes . Dans le couloir, il y a une vieille á moitié allongée sur un fauteuil, un bras ballant touchant par terre, elle a remonté sa jupe découvrant des jambes décharnées, marbrées. Il y a un petit vieux qui lui fait la leçon, qui lui dit de mieux se tenir et qui essaye de tirer la robe avec le bout de sa canne. Plus loin une chambre ouverte, odeur de merde. Apres, la salle de télé ou l’on a aligné les fauteuils roulants. Je passe la tete, et dis bonjour, certains sont de vrais cadavres a roulettes, de pauvres pantins maintenus assis par une ceinture qui les accroche au dossier du fauteuil, et que l’on a tourné vers la télé mais qui dorment la tete basculée en avant. Pourquoi la vieillesse est elle si laide? Ce ne sera pas pour moi, je me le suis déjá promis, je sais meme comment je ferai. Mais en attendant je vais laisser Papa dans cet endroit lá avec ces ombres de vie comme compagnons de tous les jours. Les copains de la fin.

Je reviens a la chambre, il est seul et calme. Je deballe deux ou trois trucs et puis je m’assieds. Il regarde les tapisseries du mur. Sur le mur de droite, c’est champetre, il y a des animaux domestiques, des vaches, des moutons, un paysan et son chien. Sur le mur au dessus du lit, des oiseaux colorés dans des grands feuillages exotiques naïfs, d’autres qui volent aussi. Et sur le mur de gauche, des animaux sauvages, un lion qui a l’air de sourire, un loup dans un paysage vert, cela rappelle le Douanier Rousseau.

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« C’est Frere Loup » dit Papa. Tiens c’est vrai il a raison il y a du Franciscain dans ces dessins, du paisible, on a envie de regarder les détails, de voir les correspondances de paysages entre les trois morceaux, comme les gravures d’un livre d’enfant faites pour etre commentées. Je m’engouffre dans cette ouverture inespérée, je répond sur un autre détail et on enchaine sur les observations. On a tous les deux lu la vie de Saint Francois d’Assise, de Julien Green je crois et d’autres livres encore sur le Saint, et on en a souvent parlé avec plaisir. On aime bien son histoire, la jeunesse dorée, l’épisode oú il se met tout nu, la portioncule, les pauvres, les animaux, tout cela nous revient. Dans la famille, c’est le saint des ainés, de pere en fils depuis quatre générations.

Mais pour moi, Saint François, c’est aussi un reve. On a semé autrefois dans ma tete d’enfant des graines d’anarchisme. Un curé du catéchisme en est le coupable, grand admirateur lui aussi de Saint-Francois d’Assise. Ces graines ont germé longtemps en un reve avec des racines bien profondes, reve d’un monde fait simplement d’amour, de beauté sauvage et de douce ironie a l’égard des forces de l’ordre terrestre. Et en contrepoint de ce reve il y avait aussi dans ma tete un grand tumulte: la révolte devant la misere, un malaise lancinant car elle est partout, une déchirure de bien vivre, une urgence qui devait empecher toujours tout repos, tout bien-etre. Et finalement de l’incompréhension car on me donnait des bons points simplement pour etre sage et bien faire mes études.

Et puis avec le temps, je n’ai plus cru en grand chose coté transcendance, je n’ai guere eu le courage d' aller rejoindre Mere Theresa et tout cela s’est dilué dans l’ordinaire de la vie. Il suffit d’éviter de se retrouver confronté au malheur trop proche, d’aller habiter a Neuilly pour ne pas voir la misere de tous les jours et de donner aux œuvres pour les malheurs de la télé. Un peu d’argent á la place de l’infini d’amour, je croyais que c’était réglé.

Mais la révolte était revenue justement ces derniers temps, comme une exigence qui s’imposait tout d’un coup dans ma vie: Papa avait besoin de moi, c’était trop évident pour transiger. J’avais meme tenté de ressortir ma petite auréole a moi, j’avais bati un plan, on allait se trouver une grande maison a la campagne, j’allais bosser a mi-temps et m’occuper de Papa, et d’autres encore, les gens qui auront envie de venir parce qu’ils sont trop vieux ou trop tristes. Une jolie maison pleine de vieux sourires et de sagesse, cela allait etre bien. Le soir oú j’ai pensé cela, j’avais comme un grand bonheur dans le cœur, tout s’éclairait, transfiguration dans la chambrette. Enfin choisir, enfin décider de sa vie, ne plus etre un mouton.

Le lendemain c’était moins clair, l’amour soi-disant infini s’était rétréci á force dans la boite étriquée de la réalité. Le raisonnable ordinaire avait repris le dessus en moi, accompagné de la peur de se lancer, d’imposer aux autres et á moi-meme trop de contraintes, de me tromper et de tout perdre. Alors je n’ai pas parlé de mon reve aux autres, non on a juste cherché une maison de retraite correcte, avec un grand parc cet une jolie chambre. Ce confort lá, c’était autant pour notre conscience a nous que pour son bien-etre, son bien disparaître plutot.

C’est pour cela que j’étais la aujourd’hui avec Papa. Et ce salopard de Saint qui se rappelle a mon souvenir aussitôt arrivé.

Papa pense aussi de son coté, et finalement il me dit : « ta Grand’Mere tu te rappelles, elle était allée aussi chez les Sœurs de Saint Francois d’Assise ». Ah bien sur, c’est cela qu’il a dans la tete, lui de son coté. Je n’avais pas pensé a cela, mais lui aussi il avait emmené sa mere dans une maison de retraite, et il repense á la fin de cette histoire lá: la mémoire qui part, les arrieres petits-enfants qu’on ne connaît plus, puis les morts qui reviennent comme s’ils n’étaient jamais partis, puis les enfants qui se mélangent et puis plus grand chose qui reste apres, juste du vital, de la bouffe et je passe le reste. C’est l’autre front d’attaque du saint. Il nous cerne avec ses paysages champetres et les souvenirs.

Je fuis la confrontation Franciscaine. Je propose d’aller visiter le parc. Papa veut d’abord aller pisser, cela dure longtemps, il traine avec le pantalon sur les pieds, puis il se lave les mains et cela n’en finit plus, il recommence sans cesse et puis il veut retourner pisser. J’abrege en raisonnant, il grommelle, c’est pour cela qu’il ne peut plus etre seul, les trucs de la vie courante qui prenaient tout la place dans la vie, les horaires qui se décalaient et le bordel que cela entrainait avec les autres. Il peut nous faire une conférence sur Julien Green mais il oublie de remonter son pantalon apres avoir pissé. Mais finalement cela tombe á point pour moi ce rappel de cette dépendance, comme si je pouvais prendre le Saint á témoin, et me rassurer de cette décision raisonnable.

Le reste de l'après-midi se passe tranquillement, nous prenons notre temps. Nous allons dans le parc, j’ai envie de voir les bords de ce monde tout restreint ou je l’enferme, on va tout au fond du parc. Personne ne doit jamais aller par lá, herbes folles. Il y a un champ de l’autre coté derriere la rangée d’arbres et on découvre un petit cheval qui broute de l’autre coté. Papa l’a appelé en faisant claquer sa langue et il a trouvé un sucre au fond de sa poche, qu’il gardait pour un chien. Le petit cheval a regardé d’abord, longtemps, et puis il s’est approché et Papa lui a présenté le sucre dans sa main bien grande ouverte, comme il nous disait de faire quand nous étions enfants. Il était content, il reviendra lá c’est sur.


Retour dans la grande maison, on se trompe de porte et on se trouve dans la Salle à Manger vide a cette heure. Une jolie infirmière passe par lá et nous propose des boissons. Regards un peu complices, je suis content. Papa et moi nous asseyons, comme en vacances de la Maison de Retraite. Il y a une radio sur Skyrock, celle des infirmières sans doute et qui passe du rap, assez fort. Comment dit on anachronique du lieu ? Analocos ? J'explique à Papa, le rap, les paroles, Marseille. Il n'y a pas de rejet, a peine de l’intérêt. Juste un peu de chaleur d’ etre la tous les deux, de prendre le temps des mots.

Le soir je suis reparti, en fermant bien la grille. et j’ai laissé Papa derriere la-bas, le regard perdu au milieu d’inconnus. Qui donc allait s’occuper de lui ce soir lá et comment allait etre cette nuit seul dans cette nouvelle chambre? Mais á la fin, je suis bien parti, et sans me retourner. Je n ’avais meme pas envie de crier, j étais juste soulagé de la mission accomplie. Cela avait été une journée plutot tranquille dans la maison de la fin, avec aussi le sourire de cette infirmiere qui me donnait envie de revenir.

Sur que moi aussi je finirai lá, dans une maison de la fin, attiré par leurs sourires pourquoi aurais je le courage de faire autrement á ce moment lá. Le temps est une traitrise qui dissout reves et revoltes.

 

03/03/2007

La Tunique

J'ai l'impression qu'on voit mes fesses, alors je vérifie que l'espèce de tunique qu'ils m'ont demandé de mettre est bien serrée par derrière. Geste discret, dans l'ascenseur dans lequel on descend tous les trois, non,  cela à l'air d'aller, les 2 pans se recouvrent bien par derrière.  Il y a l'infirmière qui vient de prendre les choses en mains, tout d'un coup après que j'ai attendu 2 heures dans ma chambre. Et puis la jolie brunette. Tiens, elle a aussi une tunique; elle est donc de mon côté. D'ailleurs elle stresse aussi de ce qui passe: elle a l'air  encore plus gênée que moi habillée comme cela.

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On suit un long couloir, mais il y a moins de monde. La tunique est courte et la brunette a de jolies jambes.
L'infirmière nous fait entrer dans une petite salle, il y a 2 brancard à roulettes. On s'allonge chacun sur un, en serrant les jambes pour rester décent. L'infirmière dégage un peu le haut de ma tunique pour me  coller des pastilles sur la poitrine. Je détourne les yeux quand elle  fait ça sur la fille. Elle nous colle chacun une perf, et s'en va en nous disant que cela ne sera pas long.

Il y a du silence.

Je demande à la brunette: "on va vous faire des ultra-sons aussi?".
Oui elle me dit. Elle a l'air contente que j'ai parlé et elle me demande si je sais comment cela se passe.
Je lui dis que non, que c'est la première fois mais que j'ai compris que cela se passait dans  une baignoire. Elle me dit que ce sera peut-être une espèce de jacuzzi où on sera nombreux.

J'avais pas pensé qu'on pourrait être plusieurs.

C'est bien qu'il n'y ait plus de silence, en fait elle est vraiment contente de parler, elle me dit qu'elle a très peur. Elle me raconte des choses, qu'elle a 2 petites filles, qu'elle se fera chouchouter ce soir par son mari en rentrant et pour quelques jours. Elle s'appelle Catherine. C'est drôle, elle est déjà maman mais elle ressemble elle-même à une petite fille, alors je la fais parler, et cela lui fait du bien, elle a un joli rire. On découvre qu'on aime bien chanter tous les 2, elle de la variété dans un orchestre, moi du classique, qu'on habite pas si loin l'un de l'autre. Et tout cela devient sympa, cela reprend du sens d'être là, on a des choses à se dire.

Mais l'infirmière revient. Cela ne doit pas être un jacuzzi, car elle demande qui passe en premier. Je laisse passer Catherine, avec un petit mot d'encouragement.

Il y a du silence.

 En fait il y a aussi des bruits du dehors de la salle. Il y a des pleurs, des hurlements. Bon sang cela fait si mal que cela. Mais cela a l'air d'être un enfant qui demande sa maman. C'est long de ne rien faire et de se demander.

Et puis l'infirmière revient et me pousse mon brancard. On rentre dans une grande salle tout encombrée de matériel. C'est pas du tout un jaccuzzi. Ce sont de gros appareils en métal, genre modernes d'après-guerre,  de couleurs pisseuses. Et il y a la baignoire au milieu, un bac en métal en fait, avec des  instruments  au-dessus sur des bras articulées, comme chez le dentiste.

Ils sont trois. Je reconnais le médecin. Il y a une autre infirmière avec une blouse blanche, et une fille en pantalon en cuir. C'est l'anesthésiste, elle vient me brancher un flacon sur la perf.

L'infirmière me dit d'enlever la tunique. Je me trouve presque tout nu.  C'est pire que tout nu, j'ai une espèce de petit slip en gaze toute transparente qu'ils m'ont donné avec la tunique. A quoi pensent ils donc que peut servir ce truc ridicule, l'anesthésiste me mate.  L'infirmière me passe des courroies en cuir derrière le dos et les jambes. C'est froid. Elle me lève avec un petit treuil électrique, je suis allongé, j'oscille. Soudain je pense à une scène sado-maso. Je suis pendu, nu comme un ver et bloqué dans des sangles en cuir devant les 3 autres. D'ailleurs je suis sûr que l'anesthésiste a mis son pantalon en cuir pour jouer là-dessus. J'ai envie de bander. Mais l'autre me descend dans la baignoire. L'eau est un peu froide et ça casse les fantasmes. Ensuite toute leur machinerie se met en marche. J'ai un peu mal, et je suis leurs instructions. C'est long. Je suis plein de crampes et j'ai froid.

Ils me ramènent dans ma piaule sur le brancard, je me bascule sur le pieu et j'attends. J'ai encore la perf. En fait je trouve que cela va bien et je me demande s'ils vont me laisser bientôt partir. Justement l'infirmière passe. Loupé, je dois rester une partie de l'après-midi, voir s'il n'y a pas de complications. Cela m'ennuie cette affaire. J'ai envie de pisser, alors je me lève et j'emmène ma perf jusqu'au cabinet de toilette. Il y a un peu de sang qui passe dans le tuyau mais cela n'a pas l'air grave. On peut donc se ballader avec ce truc. Alors je décide d'aller voir Catherine. J'ai vaguement repéré sa chambre quand on est descendus. Je sors discrétos quand il n'y a personne dans le couloir, et je tip-tip jusqu'à sa porte. Elle est là couchée et me sourit. J'entre et pose mon porte-manteau à perf à coté de son lit. Je 'm'assois sur son lit. On rit du Jaccuzzi, du tout nu et de la baignoire.

Après j'ai  un peu froid, et elle me fait une petite place sous son drap, chacun avec sa perf d'un côté du pieu. On a ri comme des enfants parce que l'on avait l'impression d'être en colo, tout perdus tous les 2. J'ai senti ses jambes contre les miennes, et je n'ai rien touché d'autre de son corps. L'infirmière nous a fait les gros yeux. C'était bien finalement l'hôpital.