29.01.2011

Les 3 Temps du Monde

Il y a d’abord le temps de l’Histoire. Il m’est sympathique ce temps là depuis l’école primaire et les images du livre d’Histoire de France. Et aussi grâce aux personnages des livres et des films : Les 3 Mousquetaires, Thierry la Fronde ou plus loin, Ben-Hur. On peut rêver de ces mondes anciens,  s’y transporter : je vois  du  jaune et chaud chez  les Romains, du vert et de l’humide pour Thierry la Fronde ou Robin des bois, je sens le mouchoir parfumé de la Reine chez les 3 Mousquetaires. En plus on sait comment l’histoire progresse, que Ben-Hur va rencontrer Jésus-Christ, qu’il y aura Napoléon après la Révolution, il n’y  pas d’inquiétude, juste le suspens de chacun de ces épisodes de l’Histoire. Bien sûr, je sais qu’il y a des pros de cette grande Histoire, des gens qui essayent de la changer, des Fernand Braudel qui découvrent la Méditerranée ou d’autres qui tentent d’éclairer  le sombre Moyen-âge. Peu m’importe,  car  pour moi, ce temps de l’Histoire est déjà  arrêté, il est  écrit dans les livres.

Il y a le temps de Maintenant et de Bientôt, l’Histoire en devenir. Ce temps-là est beaucoup plus confus : un grand flot continu d’actualités qui se déverse de ma télé et des journaux , des foules  de gens qui essayent de dégager  un sens de tout cela et qui ne sont pas d’accord , et  finalement le monde qui change  autour de moi, vite, très vite, et dans un sens  toujours différent de ce que l’on avait imaginé.  Est-ce que j’aime ce temps-là dont je ne sais où  il va ? Je ne sais plus trop, j’ai un doute. Mais je peux me permettre ce doute sans trop de vertige,  car j’ai découvert récemment qu’il y avait un troisième temps, j’ai en fait compris que le monde est une valse, pas un rock-en roll.

Le troisieme temps ce n'est pas celui du futur, cela ne serait que de la science-fiction, non, c'est mon temps á moi. Je l’ai longtemps confondu ce temps-là avec le temps de Maintenant. Pendant 50 ans j’étais en prise directe avec le monde, et je n’ai pas vu de différence entre ma pendule et celle du monde. Et puis finalement tel le voyageur d’Einstein je commence à  voir la différence… La modernité m’ennuie souvent, je n’ai pas de Twitter et ma page Face Book est  à   peine remplie… Je tire une grande satisfaction de la découverte  de cette relativité, car bon sang mais c’est bien sûr, ces 2 temps-là  vont s’écarter inexorablement. Mon temps à  moi va continuer de se ralentir, jusqu’à l’arrêt complet dans 50 ans maxi, peut-être beaucoup moins, alors autant le reconnaître dés maintenant. Bien sûr je ne  vais  pas arrêter tout d’un coup toute l’interaction avec le monde : je peux chercher  un bras du grand fleuve du temps de Maintenant, juste un peu plus tranquille, d’où je pourrai observer le mouvement d’ensemble de plus loin et avec une bienveillante ironie. On peut appeler cela la recherche de la sagesse, pour faire bonne mesure car il n’y a pas vraiment le choix : certains qui n’ont pas découvert ce troisième temps s’aigrissent dans une déprime nostalgique et se persuadent  que le Monde va s’effondrer bientôt dans un grand cahot de guerre où de catastrophes écologiques, qu’il ne leur survivra pas. Quel mépris pour les jeunes  générations actuelles qui s’enthousiasment autant que nous á leur âge!

J’ai encore quelque chose à écrire sur cette affaire… sur les mots écrits  justement…   Peut-être que mes mots ne sont  qu’une tentative de garder une trace de mon  troisième temps à  moi et de le relier au troisième temps d’autres qui vont peut-être lire… peut-être que nos  mots écrits sont des fétus qui flottaient sur le grand fleuve et que l’on arrache au deuxième temps pour les jeter sur le bord de la rive. Peut-être que tous les amateurs de mots, les lecteurs et les écrivaillons, sont des êtres du troisième temps, le temps du soir, le temps qui ralentit, le temps du plaisir en attendant la chute.

mots,temps,modernite,valse

05.09.2010

Un nouveau mot dans le Dico

Waarissienouw ?

 

 

C’est écrit en gros sur une affiche dans la gare de Rotterdam ;  il y a un dessin de vélo en-dessous (un « fiets » comme on dit ici, car le vélo aux Pays-Bas est tellement important  qu’on lui a donné un nom á part qui n’est á rattacher á aucune racine grecque ou latine),  et puis au bas de l’affiche il y a un numéro de téléphone.

 

« Waarissienouw ? »?  Mais qu’est que cela veut dire ? Même pour un Néerlandophone, cela surprend au début. Il faut prononcer ce drole de mot á haute voix pour trouver : « Waar is hij nou ? », « Mais où est-ce qu’il est donc » sous-entendu « ce p… de vélo ? ».  Et on vous explique en petit caractère, que si vous ne le retrouvez plus c’est peut-être qu’il a été enlevé par la police car il était « garé » á un endroit illégal, parce qu’il gênait… Une fourrière á vélo quoi,  cela existe aux Pays-Bas et comme pour l’autre il faut payer une amende pour récupérer le fiets.



 

Ce qui est drôle avec  cette devinette « Waarissienouw ? »  c’est que c’est interrogatif, et que cela incite á trouver la bonne intonation et surtout qu’il y a ce petit mot á la fin « nou» qui ne signifie pas grand-chose mais qu’un Rotterdamois laissera trainer bien longtemps en une diphtongue qui marquera toute sa perplexité, bref c’est rigolo à  prononcer et c’est ce qui fait le plaisir de cette affiche.

 

Cela ne vous rappelle pas quelque chose ?

 

Mais si : Doukipudonktan ?

 

Eh bien, oui, le premier mot de Zazie dans le métro de Raymond Queneau, c’est le même procédé !

 

C’est interrogatif aussi, le « donc » jouer le rôle du « nou » et rajoute une belle allitération au Douk du début. Queneau étant un vrai maître de l’Oulipo, son mot est incomparablement plus réussi que celui des flics de Rotterdam, pas de surprise…

 

Tout fiérot d’avoir fait ce rapprochement et espérant être le premier, j’ai décidé de donner un nom á ce que je peux appeler une famille de mots, il y a deux exemples... Je propose de les appeler des « Binsekwasmonymes ». Par la même occasion, en une autoréférence Godelienne, j’incrémente  á trois le compteur des  binsekwasmonymes. Ceci me conforte dans ma décision d’avoir trouvé un nom pour cette nouvelle espèce de notre bestiaire des mots, á cote de l’onomatopée et de l’oxymore (qui n’est pas loin d’être un Binsekwasmonyme grec lui-même d’après certaines informations).

 

Bon voilà, c’est plutôt une bonne  journée pour moi:  j’ai inventé mon premier mot, et je le depose dans ce blog! Vous lecteur,  vous avez la possibilité, si vous êtes rapide…  de devenir le second utilisateur de ce nouveau  mot en inscrivant un commentaire á cette note, et donc de laisser aussi une trace dans la grande aventure des mots. Si vous me trouvez un quatrième Binsekwasmonyme, en quelque langue que ce soit, vous passez carrément á la postérité.

      

 

15.08.2010

Mon Journal

Cela fait plus de 10 ans que je tiens un journal.

Je viens de relire le premier jour et les quelques motivations que javais jetées alors sur cette première page. Et puis jai relu aussi tout le premier mois. Cela ne fait que quelques pages, car cela nest pas un vrai  journal, plutôt un semainier : c'est le dimanche soir que j' ecris la plupart du temps. Cétait un Dimanche de 1999 que jai commencé. Tiens cest aujourdhui  Dimanche aussi.

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Cest cela le plus intéressant dans la relecture, dans ce grand flash-back de 10 ans, de voir les constantes et les changements.

Une constante donc : les Dimanches  où je mennuie, jusquá ce que, de lassitude, jentame une conversation…  avec moi-même. Les idées peuvent  jaillir,  qui donnent envie décrire pour  relier ces moments là, pour constituer comme une correspondance, sur dix ans, avec moi. Cest cela dabord  le journal.

 Les changements bien sûr aussi, un journal cest fait pour les repérer, les  marquer, les aider  même: il y a eu des décès en ces 10 années. Jy garde le souvenir de quelques moments familiaux ou amicaux où un membre du cercle nest plus vraiment là. Jaime relire ces moments-là pour men souvenir mieux, pour ne pas trop laisser filer.  Il y a mon corps á moi, aussi, deux séjours á lhôpital et quelques doutes, mais par chance cela tient peu de place, comme des parenthèses du quotidien, des vacances au bord de la vie.

Il  y a  eu trois déménagements, des changements de jobs,  une crise où jai failli tout laisser tomber, une psychothérapie pour mes 50 ans…  Mais toute cette tempête sest  calmée, á léchelle de ces 10ans, il ny a plus quune histoire classique où les choses trouvent une  place logique : quelques ambitions rabotées, quelques blessures ouvertes puis cicatrisées, et les mots du journal ont aidé  á cela.

Il   y a eu de belles nouveautés : je chante depuis près de 10 ans, jai découvert quil y avait là tout un monde que jai commencé á lexplorer, il me faudra bien des dizaines dannées encore pour en faire le tour. Nous habitons les Pays-Bas et avons décidé dy rester : nous avons acheté une maison, jai planté un arbre. Et  des constantes : jaime toujours et peut-être plus encore la ville, les tableaux hollandais, les regards, la mer, la nuit.  Jai essayé de dire cela par dautres mots, par endroits, une trace.

En fait ce qui a le plus changé depuis louverture de ce journal ce sont eux: la place des mots. Il y en a davantage  dans ma vie, et des mieux assortis je crois, je nai plus peur de les « dire », jécris sur un blog en plus du journal. 

Dans cette première page du journal, javais imaginé que peut-être il  serait lu si..., cest vrai après  tout, jaurais pu mourir pendant  ces dix ans.  Je suis sûr que la plupart des diaristes ont cette pensée là, même sils ne veulent pas lavouer, que  quelques lecteurs de la famille et des amis,  y mettent leur nez, et découvrent plus que cette image que lon donne et que lon sent si limitée, si peu satisfaisante.  Il y a un petit rêve chez nous tous,  les diaristes,  de modifier limage, de laisser une vraie trace,  notre modèle  nest il pas Anne Frank dont la postérité est bien plus grande que beaucoup des immortels de lAcadémie…   dérisoire pendant d'une tragédie.

Mais sur ce point-la,  repensant ce soir á cette première page, je crois que jai changé d'avis  sur ces dix ans, car le monde a lui aussi changé. Je mexplique…

Si  on voulait aujourdhui faire une enquête exhaustive sur Monsieur X, européen  décédé ce jour. On pourrait reconstituer grâce aux données des banques, tout ce quil acheté, où et quand. On pourrait retracer  ces déplacements, grâce á son téléphone, ses péages, et  toutes ces données électroniques qui nous traquent. On pourrait reconstituer ces correspondances e-mail, connaître ses amis et relations et  peut-être même retrouver certaines conversations électroniques   stockées dans les enregistrements de grandes oreilles indiscrètes. On pourrait tout savoir de sa santé bien sûr.  En fait on pourrait presque tout savoir de Monsieur X, bien plus que ce que Madame X indiquera  sur le faire-part du  décès ou placera  sur sa tombe (la  photo de son chien, et une petite plaque en marbre, fabriquée en Chine et célébrant la convivialité des joueurs de boules…). 

Par comparaison, pensons á ce quil reste des générations de lhistoire.  Un exemple extrême, les habitants européens du Groenland. Entre 984 et 1410 on sait encore pas mal de chose d'eux, les Sagas islandaises racontent le debut de cette histoire, puis ladministration danoise envoie un bateau chaque année et consigne certains faits. L'Eglise aussi car il y a un eveque la-bas. Mais en 1410, le dernier bateau rejoint lîle, la petite glaciation rend cette terre inaccessible,  et on oublie presque ce territoire. Une  population oubliee a  vécu au Groenland et  est morte  de froid et de faim. Un siècle, peut-être sans lien avec lEurope, pas une tombe, pas un écrit, pas un mot. Juste quelques pierres comme données de cette histoire terrible.

Alors mon journal, á moi, pour la postérité, mes petites cogitations nombrilesques  en addition encore á tout ce fatras actuel de données? Quelle prétention.   Non vraiment, je le détruirai avant de partir, ou donnerai des consignes pour cela. Assez de mots.

Bon, quand même, ces idées de ce Dimanche-soir,  je vais les mettre sur le Blog, non ?